La dignité et beauté de l’imparfait

Si beauté il y a, dans l’art de Ruta Jusionyte, il s’agit d’une beauté bien particulière. À l’image même de l’homme, ses personnages ont, dans leur rugosité voulue, quelque chose d’inachevé, d’imparfait ; ce n’est pas de beauté académique, idéale et polie, qu’il s’agit ici. Plus profonde, la beauté de son art tient à ce qu’il montre, sans brusquerie, mais sans complaisance non plus, et enjoint de contempler : l’homme faillible, l’homme traversé par le désir, par la crainte, par l’incertitude, l’homme sujet à l’erreur – mais surtout, surtout mû par l’envie têtue d’exister, de se lier, d’aimer, d’être aimé. Et c’est ainsi que, dévoilant sa faillibilité même, l’artiste nous révèle la profonde dignité de l’homme.

Dans cette affirmation même résident le sens et la beauté de son art, qui accepte le tragique, l’Être-vers-la-mort. En ceci, il est un camouflet à une époque voyant de la beauté où elle n’y a qu’ersatz, courant pathologiquement après l’illusion d’une jeunesse sans fin – depuis l’adulescent incapable de tout à fait devenir adulte et responsable jusqu’à ces visages liftés, tirés à quatre épingles, ces seins et ces lèvres gonflés de sillicone et de botox, ces rides abolies, beautés fausses parce que stéréotypées et lisses, parce que négations de notre humanité, dont le fondement même est sa tragique finitude. Cette adhésion à une beauté fausse, truquée, illustre comment l’individu se détourne de la connaissance de soi ; elle signale le désolant désir de se faire autre, de devenir image et s’arracher ainsi à soi-même et se fuir.

À cette attitude pathologique, puérile et lâche, pathologie des sociétés hypermodernes, Ruta Jusionyte oppose, à travers son art, une réelle force de refus : refus du mensonge, de l’ersatz, de l’illusion de toute-puissance de l’individu qui croit pouvoir plier son corps et le monde à son désir ; refus cette peur de la mort – l’Autre absolu – qui est toujours une peur de vivre, d’embrasser pleinement l’existence et la responsabilité de son destin. Tout au contraire, elle assume l’expérience de l’altérité au fond de soi-même, expérience qui ne peut découler que de l’acceptation de la finitude humaine, des limites extérieures qui s’imposent à chacun. Réfutant l’inessentiel, elle va à l’os : c’est la vie même et la vie seule qui l’intéresse. Celle qui, étouffée par l’idiotie consumériste et le loisir le plus ras, continue cependant à bouillir en deçà, dans les couches inférieures de l’esprit – l’inconscient, le rêve, le désir. Et cette vie nous parle de ce que c’est qu’être homme.

De ce côté de l’art, moins entiché de boniments conceptuels que désireux d’explorer ce que c’est qu’être au monde, Ruta Jusionyte s’inscrit dans un vieil héritage humaniste. Elle revendique une foi en l’homme, envers et contre tout, symbolisée par ce sourire léger, confiant, de ses personnages habités par une volonté. Il ne s’agit pas d’un optimisme béat ; il s’agit de l’amour pour l’homme, pour la condition humaine une fois acceptée sa faillibilité, son tragique. Regarder la mort en face, reconnaître en l’homme cet Être-vers-la-mort où est son dérisoire et où est sa gloire, puis l’accepter ainsi et y voir beauté et dignité : voilà ce qu’enseigne l’art de Ruta Jusionyte.

L’être réconcilié

Il y a quelque chose qui passe pour de la divination chez l’artiste qui, produisant des images, n’a souvent pas la capacité de l’expliquer tout à fait. Quelque chose passe par lui, mais qui n’est pas nécessairement de lui. Le terme de « chamanisme » est inapproprié, mais il y a quelque lointaine parenté chez l’artiste créant des images, lesquelles ne touchent que parce qu’elles sont signifiantes, recourant au symbole qui nous précède et nous relie. Du singulier de l’artiste qui, en quête de sens et d’ordre, pense en images, surgit de l’universel : au lieu de la sécession sociale, ce qu’affirme l’artiste, c’est une solidarité avec l’espèce humaine, un langage commun.

C’est ce qu’écrivit Albert Camus : « L’art n’est pas à mes yeux une réjouissance solitaire. Il est un moyen d’émouvoir le plus grand nombre d’hommes. Il est ainsi placé à mi-chemin de la beauté dont il ne peut se passer et de la communauté à laquelle il ne peut s’arracher. » Car il se produit une double opération : l’artiste s’élucide confusément, s’explore à tout le moins et, partant, explore ce que signifie être homme. « J’ai toujours fait quelque chose qui raconte la vie de autres, mais aussi la mienne », reconnaît, d’ailleurs, Ruta. Et cette « vie des autres », qui est à la fois sienne, affirme le lien fraternel entre les hommes, une confiance et un amour de la vie qui sont en parfaite contravention avec une époque toute empuantie de concurrence, d’égoïsme triste et de pulsion de mort. S’il parle beaucoup de l’altérité – celle que chacun abrite en soi-même, la bestialité, la force brute du désir ; mais aussi celle qui est extérieure à soi : l’autre, l’enfant, mais aussi le temps –, il le fait sur un mode de dépassement des polarités.

C’est que le temps de la guerre, du conflit, de la colère, semble dépassé. Cela est vrai, bien sûr, dans ses sculptures : ses « anges en cavale » arborent un sourire aussi léger et serein que des kouroï de la Grèce archaïque ; ses figures mythiques, appropriées et transformées parlent de (ré)conciliation – le minotaure débarrassé de sa barbarie et de sa cruauté ; saint Georges qui ne tue pas le Dragon, mais le chevauche. Mais son œuvre graphique aussi l’évoque. D’une façon évidemment plus narrative et complexe, plus surréaliste ou fantastique aussi, par ses atmosphères énigmatiques de rêve et de conte, elle explore ce qui nous lie les uns aux autres, notre socialité fondamentale.

La peinture lui permet d’explorer plus avant l’énigme de l’altérité, de scénographier l’expérience fondatrice « des rapports humains dans une époque individualiste où on est obligé pourtant de vivre en société ». Motif récurrent, le repas, moment de socialité par excellence, fait office de théâtre symbolique de la condition humaine, où règnent l’ambiguïté, la tension, le non-dit, le désir, la mesquinerie, où se rencontrent la force placide de l’homme-éléphant, le fou perturbateur – figure du jeu, de l’espièglerie, peut-être de la malice –, l’homme-lièvre – incarnation du désir sexuel –, les mesquineries, la séduction, le désir et même le commérage. En somme, par le truchement de personnages archétypiques, Ruta parle d’amour, dans sa triple dimension – Éros, Philia et Agapé. Le dialogue et la rencontre paisibles entre la femme et l’homme-lièvre, la tendresse des gestes, évoquent un Éros non pas domestiqué comme un danger ou une menace, mais accueilli comme partie intégrante de l’être et de la vie. Sous les diverses formes du lien familial, du banquet paisible, de la protection de l’ours bienveillant, c’est la Philia qui se donne à voir. Quant à l’Agapé, elle tient à la tendresse et l’empathie pour le genre humain qui émanent de son art, profondément humaniste.

Acceptation de la vie, à grand renfort de couleurs éclatantes d’un esprit typiquement nordique, la peinture de Ruta montre, comme sa sculpture, la possible conciliation de l’homme avec sa part animale, le dépassement du dualisme vers l’unification de l’être. Elle évoque une tension vers l’équilibre, l’acceptation de l’autre en soi comme condition d’acceptation de l’autre tout court – comme une aspiration à une Arcadie espérée, où le minotaure, le centaure, les hommes à tête de lièvre, n’ont rien de monstrueux et de menaçant, mais convivent avec les hommes, les femmes et les fillettes et parlent de l’être réconcilié avec lui-même. critic d’art Mikael Faujour, octobre 2019

en_USEnglish