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Ruta Jusionyte est née en 1978 en Lituanie, à Klaipéda

1996 l'Académie des Beaux-Arts de Klaipeda
1998-2001 l'Académie des Beaux-Arts de Vilniusa

Sortie diplômée de l’Ecole Superieure des Beaux-Arts de Vilnius,
Ruta Jusionyte se rend en France et s’installe prés de Paris

RUTA JUSIONYTE

 

 

Texte peinture 

TEXTE PEINTURE RUTA JUSIONYTE

 

Chez Ruta Jusionyte, la peinture n’est pas un caprice de sculptrice, une parenthèse, une expérimentation. Pour cette artiste lituanienne, venant d’une illustre famille de peintres, la peinture a sans doute fait partie de ses pratiques artistiques originelles. Elle en fut détournée un temps, par des choix de contournement se justifiant par la probable difficulté de s’imposer pour « prendre la relève ». En tant que peintre. Et en tant que femme. Mais Ruta Jusionyte, nous le savons, est une femme et une artiste libre, qui a lutté et lutte encore pour sa liberté. Alors aujourd’hui, en parallèle de sa pratique sculpturale qu’elle poursuit, et qui elle-même connaît un tournant sensible (moins « expressionniste », plus solaire), la peinture devient enfin pour elle un médium à part entière.

Sans en être stylistiquement proche, Ruta Jusionyte aime à se référer au jeune artiste berlinois Joans Burgert. C’est qu’il y a en effet chez elle quelque évidente proximité avec une certaine école allemande contemporaine, dans cette atmosphère d’étrangeté post-expressionniste (cohérente dans sa filiation avec sa sculpture) à l’aura romantique. On pense aussi à certaines peintures de Markus Lupertz ou de Neo Rauch, notamment dans sa palette mais aussi dans le traitement des scènes, étranges et familières à la fois, comme un rêve. Ce n’est sans doute pas un hasard si la peinture de Jusionyte incite à cette parenté avec la peinture allemande, dont nous savons quel parfum de liberté elle exhale au regard de son histoire, et que Ruta Jusionyte incarne aussi à sa manière. Dans son œuvre peinte, subsiste cependant, de son propre aveu, quelque échos « académiques », cherchant à faire le lien entre son passé à Vilnius, son histoire familiale, et ce présent bâti en France, à la force de son talent.

En regardant ses peintures, ses personnages éminemment présents, physiquement présents, « êtres-là » (« Dasein ») pour reprendre une certaine terminologie heideggérienne, on a le sentiment qu’au-delà d’une narration trop voilée pour être dite se joue et persiste la question du mystère, ce « silence de la figure » dont parlait Rilke dans « Bildnis », un poème de 1900 : « Je suis une image. / Ne me demandez pas de parler", manifestant ainsi l’impuissance du langage ordinaire à dire le monde. Car la figure, chez Ruta Jusionyte, reste, comme dans sa sculpture une préoccupation fondamentale. Le plan accompagne toujours la figure, qui est centrale dans la représentation et dans la composition. Ce souci de la figure se situe peut-être dans cet entre-deux défini par Jean-François Lyotard comme « figural ».*Un travail de représentation qui ne se veut jamais unilatéralement figuratif, qui « n’a pas de modèle à représenter », pour reprendre les mots de Deleuze à propos de Bacon**, qui s’émancipe d’une logique mimétique, cherchant au-delà, ou en-deçà quelque chose comme une sensation vitaliste, l’intensité de la présence. «Toute la matière », dit encore Deleuze, « devient expressive» dès lors qu’est capté non un corps « composé d’organes » mais un flux vital, la dynamique des forces en jeu dans le vivant en devenir. La peinture de Ruta Jusionyte s’inscrit au creux d’une réflexion et d’une sensibilité profondément « existentielle », à laquelle se superpose parfois, lui donnant une épaisseur presque métaphysique, l’évocation d’un monde fantasmatique, animaux et chimères, nous renvoyant aussi aux profondeurs d’une culture enfouie qu’elle porte encore en elle.

 

Marie Deparis-Yafil                                          

Paris, Octobre 2013

 

*Jean-François Lyotard – Discours, Figure – Ed Klincksieck, 1971

**Gilles Deleuze - Francis Bacon. Logique de la sensation - Paris, Éditions de la Différence, 1981

Texte sculpture

 


L’œuvre que Ruta Jusionyte développe depuis plus de dix ans maintenant est reconnue pour sa qualité expressive, la classant dans le large courant de l’expressionisme.

Aujourd’hui, avec une nouvelle production de sculptures et de dessins, elle opère un virage, désireuse de quitter, en quelque sorte, les rives d’une inspiration qui longtemps s’est nourri des ruines de son histoire, de son passé, de ses plaies, qui sont autant les siennes que celles de sa Lituanie natale. L’heure est arrivée d’une renaissance achevée. Purgée de ses blessures anciennes désormais, de son douloureux héritage, la métamorphose s’amorce, la libération est en marche. L’on avait déjà pressenti que sous leur apparente fragilité, les sculptures de Ruta Jusionyte exprimaient une force vitale, une puissance d’indestruction, éminemment vivace. Depuis cette intuition, Ruta Jusionyte a saisi le sens profond de cette notion épistémologique que la vie est puissance d’être, une énergie mise en œuvre, jusqu’au dernier souffle, pour résister à la destruction et à la mort. Etre un homme vivant, pour reprendre le terme de Spinoza, relève de ce « conatus » essentiel, celui qui nous pousse à persévérer dans notre être, à augmenter notre puissance d’exister. Les êtres de terre de Ruta Jusionyte semblent avoir changé d’affect, de la tristesse ils sont entrés dans la « joie », cette expression, toujours avec Spinoza, de l’augmentation de la puissance et de l’affirmation de soi. Leurs passions deviennent joyeuses, là où s’affirme la vie.

Après avoir longuement, et profondément, exprimé les points obscurs de l’histoire et de la condition humaine, Ruta cherche à puiser dans ses œuvres nouvelles une énergie vitale comme un nouveau soleil.

Certaines de ses œuvres s’organisent maintenant en véritables scènes, ouvrent à une narration possible, l’amorce d’une histoire, d’une situation, d’une dramaturgie, narrative sans verser dans l’anecdotique. Et si ses œuvres portent toujours en elles la marque de sa culture lituanienne « peuplée de dieux païens et d’avatars partagés avec la culture védique : figures hybrides, comiques ou monstrueuses », c’est vers le conte de fée et l’histoire d’amour qu’elle se tourne désormais, comme dans cette interprétation de Titania et Bottom, l’improbable couple du « Songe d’une nuit d’été ». Une histoire d’amour, de magie et de métamorphose : dont le choix n’est sans doute pas un hasard.

Car si la représentation animale, interrogeant la bestialité qui est en nous, est toujours récurrente dans son œuvre, tirant aujourd’hui vers le fantastique, et le fantasque, elle nous emmène aujourd’hui sur les rives de l’imaginaire et de l’émerveillement, du désir jaillissant, mais aussi du pur plaisir esthétique.

Dans une œuvre qu’elle souhaite désormais plus apaisée, allégée de ses tourments, peut-être Ruta Jusionyte sait-elle combien, plus que jamais, l’art est la seule réelle planche de salut pour l’âme, ultime et nécessaire illusion salvatrice, principe curatif, remède, comme dirait Schopenhauer, au pessimisme qui résulte inévitablement de l’intuition de l'essence du monde, elle qui a vu en l’art la seule résistance possible à la barbarie subie par ce pays dont elle est en exil, qu’elle a quitté aujourd’hui pour vivre à Montreuil.

Longtemps, Ruta, au travers de ses sculptures et de ses dessins, s’est interrogée sur les notions d’affrontement, de lutte, demandant comment résoudre les conflits, au cœur de l’histoire et de la nature humaine.

Aujourd’hui, elle semble avoir dissous son inquiétude dans un espoir : l’amour, la famille -on s’en doutait parfois lorsqu’elle montrait une mère et son enfant, ou une fratrie- se fait maintenant solution évidente. La tentative de communication authentique, la concorde puis un jour peut-être l’amour... Le seul programme possible.

Mais plus encore, les hommes, les femmes, les enfants, et les êtres hybrides de Ruta Jusionyte, toutes ces subjectivités,  sont entrés dans l’ « accueil », pour reprendre le mot du philosophe Emmanuel Lévinas, d’origine lituanienne lui aussi. Tous ils nous invitent à ce que Levinas appelle « un accueil de l’altérité » dans le dénuement et l’extrême vulnérabilité de chacun de leur visage et de leurs corps à nous exposés: « chaque sujet est un hôte ».

Levinas écrivait : «  C’est lorsque vous  voyez un nez, des yeux, un front, un menton, et que vous pouvez les décrire que vous vous tournez vers autrui comme vers un objet. La meilleure manière de rencontrer autrui, c’est de ne même pas regarder la couleur de ses yeux » (Ethique et infini). Les êtres créés par Ruta Jusionyte, dans leurs formes brutes et archétypales, sont dans cette nudité, cette vulnérabilité qui appelle à l’éthique, à l’interdiction de faire violence. Ils parlent donc d’amour, au-delà même de tout lien filial.

Ruta Jusionyte, comme tout véritable artiste, cherche et se cherche, sans relâche, sans jamais se reposer sur d’ennuyeux acquis. Elle veut aujourd’hui être là où on ne l’attend pas, relâcher la tension que son œuvre si expressive induit, oser assumer une certaine forme d’ironie et aussi, pourquoi pas, de séduction.

Il ne s’agit pas de renier son parcours artistique ni de simplifier son message, mais au contraire d’ouvrir, d’assouplir, d’accueillir, une fois encore.

« Ruta (…) voudrait alléger sa création en même temps que sa vie ; non pas la rendre légère au sens d’anecdotique mais ouverte à une polysémie, à une richesse des sens et du sens, en dépliant la figure et le regard. » (Thierry Delcourt)

Et certaines de ses figures, aux traits parfois adoucis, esquissent même parfois un sourire…

Ce qu’exprime Ruta Jusionyte, dans son art et dans sa vie, c’est l’intelligence de la vie, qui réagit et resurgit quoiqu’il arrive, et sa propre puissance d’être, quelque chose ayant à voir, peut-être, avec ce que l’éthologue Boris Cyrulnik a développé sous le terme de « résilience », la manière dont se dépasse le poids du malheur pour produire quelque chose de neuf, la reconquête de la « joie spinoziste », de l’émotion joyeuse, dans un meilleur rapport à soi-même et au monde.

Et pour cela, l’œuvre de Ruta Jusionyte est d’un grand courage créatif.

Marie Deparis-Yafil

Juin 2013 

texte peinture

Il y a une grande fraicheur dans la peinture de Ruta Jusionyte. Une jeunesse incomparable, indissociable de son usage de la couleur et du trait. Tout flamboie, vibre, consume sa propre énergie à toute vitesse. Ces peintures sont des bolides, lancés à pleine vitesse en direction du spectateur, à charge pour lui de les apprivoiser.

Et puis il y a ce mystère, cultivé depuis des années déjà dans ses sculptures et dans ses dessins qui transparait maintenant. Tout ce bestiaire étrange composé d’animaux que l’on peine parfois à reconnaître. Ici un lapin, là un chien ou un loup, invités à nos tables pour boire un verre de vin en notre compagnie.

On ne s’étonnera pas que certains tableaux, dès lors, tendent vers la mythologie, mais une mythologie dont on ne sait rien, personnelle à l’artiste, et dont on ne comprendra jamais le fin mot tant les indices qu’elle nous laisse sont protéiformes, ouverts à toutes les interprétations.

Est-ce un homme cette bête couronnée ? Que se disent ces personnages qui se font face sans se regarder, semblant comploter dans ce tableau nommé Transmission alors que dans l’ombre un être étrange est tapi ?

L’enfant, enfin, est toujours présent d’une façon ou d’une autre. Thème récurrent de l’œuvre de Ruta Jusionyte, accompagné ou non d’un père ou d’une mère, il est là, central, comme on le retrouve souvent dans les nativités médiévales. D’une importance symbolique à défaut d’une importance physique, fragile en effet mais glorieux en puissance, il parle aux animaux et navigue parmi les hommes, semblant tout comprendre, tout maîtriser. Gardien unique des clés d’une œuvre en train de se faire. 

Jean-Daniel Mohier, décembre 2013  

Le chant sourd de la terre

 

 

Certaines œuvres donnent une curieuse envie de connaître leur auteur ; elles touchent au plus intime et entrent en résonance profonde avec notre espace sensible, venant y déranger et interroger la matrice silencieuse de l’être. Les œuvres de Ruta ont provoqué en moi un tel effet. Inquiétante et familière étrangeté, quand tu nous tiens !

Ruta, rien que deux syllabes joueuses qui accroissent l’énigme du regard à l’œuvre, tout en le laissant libre ! L’étrangeté ouverte par la sculpture de Ruta, proposition répétitive de corps à vif dans la nudité de son regard, devient tension obsédante à force de rassembler en une forme précaire et élémentaire la mise en équation de nos questions existentielles.

 

Mais qui êtes-vous, Ruta, et pourquoi une telle acuité ?

Ruta Jusionyte, femme, jeune artiste, lituanienne : l’énigme se creuse, la rencontre s’impose, en France heureusement, car, de son improbable pays, je ne sais rien si ce n’est qu’il est devenu européen. Ruta est venue en France à l’aube du XXIème siècle pour y vivre et y travailler. Elle tente de s’y faire, de s’y plaire, sans oublier ses origines ni sa langue.

 

 

Le poids de l’histoire, le prix de la liberté

 

            Passionnant de se pencher sur l’histoire de ce petit pays en écoutant Ruta et en allant y voir de plus près… le regard prend forme ! L’adage se confirme : petit pays, grosse histoire… et souvent douloureuse entre invasions, annexions, libérations puis à nouveau occupations, exterminations et pillages, populations malmenées et contraintes aux injections obligatoires de cultures étrangères qui anesthésient les cultures autochtones et mettent à mal l’existant, tentant d’éradiquer les coutumes ancestrales et d’effacer ou de désocler les mythes fondateurs. Puis, un jour, la liberté revient, quelques herbes folles réveillent une culture étouffée qu’on croyait disparue. Ruta est de ces herbes folles ; tendre, souple et résistante, elle est enrichie d’un terreau primitif qui l’imprègne, y déposant les empreintes originaires. Elle ne fait pas retour délibéré aux fondamentaux de son monde mais accepte de se laisser traverser par les sources qui l’infiltrent et génèrent des formes bizarres autant que des histoires disant la chair d’une culture profondément ramifiée.

            Ruta est née en 1978. À cette époque, son pays est annexé et laminé depuis 33 ans par l’URSS après avoir été occupé et en partie exterminé par l’Allemagne nazie. Il n’aura connu l’indépendance que de 1918, se libérant de la Pologne, à 1940. Ruta est âgée de 13 ans quand, l’étau desserré, le bloc de l’est est anéanti. Alors, liberté devient synonyme de misère, de monnaie de singe, de perte d’emploi et de repères, mais elle est aussi une chape ôtée et la promesse de pouvoir enfin respirer… dure respiration, compressée par une enclave russe à l’étroit, ouvrant juste sur la Mer Baltique, et donc pesante menace d’invasion à peine voilée. Douloureuse respiration aussi, car il se trouve que la Lituanie est l’actuelle titulaire du triste record mondial du taux de suicide, taux effarant concernant les hommes ! Ce regard des sculptures de Ruta, tendu vers l’horizon, profond et sans illusion, lourd de mélancolie mais fixe et puissant, ce regard qui nous traverse, se perd au-delà de nous, espoir et douleur, ce regard unique et poignant des êtres de Ruta ne se résume pas à l’histoire de son pays qui l’a traversée et meurtrie mais il la porte. Il est. Et à la fois il dépasse, transcende, universalise en rassemblant grâce à son énergie, sa tension, sa portée et sa densité, toute l’ambiguïté et la conflictualité d’une condition humaine précaire : une condition à vif, libérée de l’artifice et des petites infatuations narcissiques.

L’espoir d’humanité que contient ce regard sans gloire ni arrogance tient à ce qu’il n’est ni bavard, ni fixé sur l’autre dans un rapport de force ou de séduction ; il tente d’être. Les formes de Ruta ne s’attachent pas aux détails de la petite histoire et de la douleur mais elles savent exprimer cet humain désarmé, désolé, dévasté mais à la fois relevé, prêt à faire face à l’adversité et à la barbarie autant qu’à sa condition de fragile mortel. Du chaos en soi, Ruta sculpte une unité rassemblée mais traversée par la cicatrice de ce chaos.

            L’imprégnation de l’herbe folle, Ruta la pressent en elle depuis longtemps et insiste sur cette présence symbolique et métaphorique qui l’habite. Les racines de sa culture offrent une ouverture insolite. En effet, la langue lituanienne est la langue européenne la plus proche du lointain sanscrit ; elle est traversée par la constellation spirituelle védique et pénétrée par les racines indoeuropéennes qui nous fondent, européens, sans que nous y accordions une quelconque importance, car depuis longtemps souterraines… et pourtant agissantes ! La culture lituanienne de Ruta commence bien avant l’endoctrinement monothéiste ; elle est aussi peuplée de dieux païens et d’avatars partagés avec la culture védique : figures hybrides, comiques ou monstrueuses qui restent présentes dans les contes, les mythes et donc aussi dans l’imaginaire inconscient, non édulcoré, de cette jeune femme. Ruta le sait, le pressent ; elle a besoin de l’exprimer même si on ne l’attend pas vraiment là.

            « La culture a été rayée, détruite pendant l’occupation russe, et même le savoir-vivre. Cinquante ans d’occupation et de privation, ça compte. A la libération, on s’est aperçu qu’on était des sauvages sans le minimum de culture pour vivre le quotidien. Mais moi, je sentais une culture profonde, enfouie, une culture souterraine. Quelques artistes lituaniens ont compris cela et n’ont pas peur du ridicule, de l’absurde et de la crise comme ils n’avaient pas peur d’attaquer l’envahisseur russe par la métaphore et les messages de leur art. Exprimer, c’est aussi laisser émerger ce monde de la métaphore, un monde archaïque en moi, mais j’ai peur que ce ne soit pas accepté ici. Pourtant, mon seul héritage, c’est ma culture lituanienne qu’il m’est nécessaire d’exprimer ; et mon outil d’expression, c’est la métaphore qui détourne les situations pour arriver au but. » Ruta dit nettement ce qui la traverse et qui la fait tenir debout, déterminée, comme ses sculptures, envers et contre les évènements de l’histoire qui l’a forgée, de sa vie, de sa famille et de son pays.

            On ne peut passer sous silence l’imprégnation familiale de Ruta puisqu’elle est issue de plusieurs générations d’artistes qui ont aussi façonné son regard, son souci et le besoin de l’exprimer par le canal d’une création artistique. Ses grands-parents paternels et son père étaient peintres, professeurs reconnus sous l’occupation russe, sa mère est graphiste et galeriste. La soupe de Ruta était riche mais indigeste car sa vie fut loin d’être tranquille, marquée par les ruptures, le sentiment d’abandon et d’injustice, ballotée entre Klaïpeda et Vilnius jusqu’à ce que s’ouvre un possible choix dont le déterminisme ne fait pas de doute : les écoles des Beaux-arts à Klaïpeda puis à Vilnius avant de s’échapper pour trouver son identité d’artiste et un autre creuset de création en France. Déracinement et exil ont accentué la précarité de son être au risque de l’angoisse et de la perdition mais pour mieux trouver, à distance des influences qui entravaient sa créativité, une existence possible et une recherche artistique qui transcendent les tensions déchirantes et allègent Ruta de la contrainte des regards ambivalents posés sur elle.

 

 

Le corps nous regarde infiniment

 

            « Il me fallait aller plus loin dans l’expressivité. Je devais me dégager du détail et des formes grotesques et illustratives même si cela était et reste important pour moi… je le devais car ça risquait toujours d’engager un malentendu sur le comique de mes figures. Le rire du spectateur neutralisait l’intensité de mon propos et me rendait malade. Je suis allée vers l’exploitation du corps expressif car j’avais à y trouver une formation qui me manquait pour accéder à une maturité de mon expression dans la sculpture, mais c’est aussi une tyrannie car ce corps est envahissant et angoissant. Je dois y aller mais ça me pèse. »

            Il fallait, pour être acceptée, et donc visible, explorer  ce corps nu et précaire dans une tension expressive. Il fallait travailler sans relâche le regard, l’exténuer pour en extraire une substance d’étrangeté. Il fallait sculpter en avant de soi au risque de se mettre dangereusement à l’épreuve, sans garde-fou. Ruta l’a fait et y a réussi. Dans ses sculptures des années 2008 et 2009, elle s’approche de l’expression pure, formes figurales libérées de la figuration lisible, expérience de la sensation sans discours ni anecdote, tout cela en travaillant à une économie de moyens et de formes. Ainsi, elle atteint cet essentiel d’une expression figurale si chère à notre culture encore empreinte d’un romantisme à la douleur exquise. Son guetteur inquiet est tendu vers l’horizon d’un regard intérieur projeté sur l’infini, infiniment intérieur, infiniment lointain, au-delà de la frontière du visible. Ses êtres sculptés se tiennent à l’orée du monde, à la fois tendus et suspendus, intenses et incertains. Ils sont précaires et éternels, devenant Vanités du temps, lignes de fuites d’une acceptation de la mort infiltrée dans la vie. Sont-ils des passeurs libérés de la pulsation du désir et du rythme vital, rejoignant ainsi Chronos et Siddhârta, ou bien des égarés au bord du monde, errants ravagés par le doute et l’angoisse ? Appellent-ils d’un regard étonné dans leur dénuement sans égotisme ni exigence, s’oubliant d’être les oubliés de la civilisation, si nombreux ? Ils sont là, face au monde, et ça nous regarde autant que ça nous traverse au point de provoquer un lourd malaise dans le silence du ravissement, du ravinement et de l’écrasement qui frappe le spectateur.

            La recherche de Ruta ne la laisse pas indemne, l’obligeant en permanence à extraire et à maîtriser une substance brute de la matrice de son être, à lui donner forme sans concession ni  détour dans une intense correspondance intuitive entre le corps, la forme et le mot.

« En fait, je n’ai pas un geste spontané dans mon travail. Tout est contrôlé et je me situe mieux comme ça. Je peux laisser échapper d’autres choses en évitant le geste déchirant et impulsif. Je n’ai pas de violence, je n’en ai pas besoin, mais j’ai des angoisses, des peurs intenses dans ce travail du corps. »

Ruta, ma terre douloureuse, mater dolorosa, non, ou pas seulement. Laissons-lui encore la parole : « Un corps en souffrance, il est réel, il est là. J’ai du mal à supporter et à défendre ce corps-là. Pour moi, il doit y avoir un au-delà de ce corps, avec la richesse de la métaphore, avec la poésie et l’espoir ; il y a la mort, bien sûr, mais l’important, c’est cette continuité qui existe et me rassure. » Pour que cesse une angoisse sans issue qui la tenaille et pourrait retenir sa création, pour ne pas laisser s’infiltrer une désespérance contraire à sa soif de liberté et d’espérance, pour ne pas se figer dans un désêtre contraire à cette force souple de l’herbe folle, semble dire Ruta. Cherchant ses traces et laissant poindre ses racines, riche de son expérience des dernières années qu’elle ne renie pas, elle ose désormais travailler à d’autres propositions formelles qu’elle explore sans toujours les montrer, au moins pour l’instant ; elle ose des voies créatives qui libèrent d’une possible tyrannie de l’expression et de la traversée sans issue qu’elle risque alors d’imposer.

 

 

Oser l’hybride en filant la métaphore

 

            « Adoucir l’angoisse ne doit pas altérer mon travail . Le but n’est pas de déchirer mais de réussir à montrer ; et pour moi, la métaphore est une liberté que je voudrais me permettre tout en préservant l’intensité. Les images grotesques sont dans ma tête, alors, pourquoi pas les exprimer ! » Ruta qui parle ainsi avec force, voudrait alléger sa création en même temps que sa vie ; non pas la rendre légère au sens d’anecdotique mais ouverte à une polysémie, à une richesse des sens et du sens, en dépliant la figure et le regard. S’agit-il pour elle d’exprimer autre chose ou d’exprimer autrement ?

« Si j’ai besoin de faire trois têtes à une louve ou des ailes à un centaure, je dois pouvoir le faire.» Ruta entrouvre les fissures et les fractures de sa sculpture pour y voir et y saisir un monde riche et peuplé d’êtres hybridés par sa culture et son imaginaire prolifique. C’est là un dialogue essentiel entre son être et le monde, un dialogue sensible, intuitif et esthétique. Les ailes du désir rejoignent la métamorphose des avatars : alors revient le plaisir d’une création qui ne suffoque plus sous la contrainte de la présentation du corps tendu par la question existentielle abyssale.

Il ne s’agit pas de renier cette étape cruciale des dernières années, mais de ne surtout pas en rester là comme ose timidement, mais fermement, me dire Ruta. Il s’agit d’entrer, ou plutôt de revenir de pied ferme dans la richesse de sa culture à peine resurgie et reconquise, condition nécessaire pour défendre une liberté d’être et d’exprimer.

Ruta sent bien le risque d’un regard et d’une interprétation erronée sur ce que peut produire cette voie, car elle se souvient du rire des spectateurs de son travail réalisé avant 2007, rire humiliant et blessant car témoin pour elle d’une incompréhension de la profondeur et du sens de sa création. Bien sûr, elle avait alors cette maladresse l’empêchant d’exprimer réellement son monde, mais elle était aussi confrontée aux regards et aux pensées dévoyés des spectateurs habitués à un monde ‘disneysé’, sous-culture globalisée et donc ‘gadgetisant’ les représentations étrangères, insolites et composites. L’objet de ces représentations, même s’il est objet d’art, devient alors marchandise originale et ludique, pour se convertir en produit dérivé des cultures perverties. Pris dans ce processus ludique et marchand, il n’y a plus aucune chance d’accéder à ce qui tient tant au cœur de Ruta, sa culture ouverte et poreuse dont l’identité est partagée et enrichie par les imprégnations culturelles et spirituelles qui traversent les peuples. Ruta accueille ses sources védiques de l’Inde antique, son paganisme, ses influences nordiques et européennes dont la culture française. C’est une autre mondialisation respectant l’altérité et l’identité héterogène dont il faut provoquer et penser la résurgence. Ruta tente de déplier son imprégnation originaire en se souvenant aussi des contes cruels de son enfance et en acceptant de laisser venir les formes hybrides qui l’habitent autant qu’ils peuplent sa culture.

« A ma sauce ! » dit-elle. Mais quelle sauce nous mitonne Ruta : non pas celle d’une sorcière, remuant son grand chaudron après y avoir plongé les enfants, mêlés aux crapauds et vipères, indigestes monstres…. ce qu’ils ont toujours été, les méchants enfants ; encore moins celle d’une grande prêtresse révélant ses liens divins par la magie d’une métamorphose chimérique grotesque. Non, Ruta n’est ni violente, ni démiurge. Elle est cette sentinelle que ses sculptures actuelles nous montrent, autoportraits d’une humble guetteuse de l’humain disséminé, d’un espoir d’humain, d’un esprit d’humain, vapeur plus qu’évanescente à notre époque. Cette sentinelle porte son regard vers le passé qui fonde, les racines qui nourrissent, le cœur de son être où bouillonnent amour, beauté, haine et ravage. Mais son regard se perd aussi à l’horizon de la modernité, anticipant un futur capable d’étendre sa monstruosité et sa destructivité cosmiques, dont les marques laissent déjà un goût amer de Nagasaki à Bhopal, du napalm de l’enfer vietnamien à l’atome de Tchernobyl, sans parler du saccage programmé des écosystèmes au-delà même de la planète. Ruta parle d’espoir, elle y insiste, on la suit !

‘All is possible !  Yes, you can !  Parce que tu le vaux bien !’… Il suffit de rencontrer Ruta et son œuvre ‘in progress’ pour comprendre qu’elle se situe aux antipodes de ces prétentions humanistes narcissiques. Elle veut simplement ouvrir la possibilité d’un monde attentif à ne pas se couper de ses racines ni de son futur, et pour cela, elle recourt à la prodigieuse capacité virtuelle que contiennent en substance et en gestation, nos cultures et son psychisme. Elle veut en extraire une figure composite dont elle est la passeure, mais une passeure agitée et bouillonnante. Comme Germaine Richier ou Gérard Garouste, elle ouvre en elle et agite cette matrice foisonnante de sa culture et de son imaginaire. Alors, les mots, les choses et les formes se télescopent. Elle peut ainsi produire des figures hybrides, parfois difformes d’être sous-tendues par la richesse de ce qui les a produites. Les rêves nous en donnent un avant-goût parfois cauchemardesque à l’image des figures d’un Jérôme Bosch ou des Caprices de Francisco Goya. Il est bien possible que ces avatars, monstres polymorphes et spirituels, disent mieux et plus vrai l’humain que la figure romantique se privant de l’équivoque et du jeu polysémique.

Dire mieux l’humain qu’elle veut nous transmettre, s’approprier sa culture, ou plutôt ses cultures, préserver une liberté si fraîchement conquise, voilà ce qui incite Ruta à défendre une évolution qu’elle sent poindre et s’imposer en elle avec force, comme Judith Reigl, en son temps, avait accepté, malgré sa perplexité, de laisser émerger une figure, un corps incongru, de son abstraction, au grand dam des gardiens du temple de la contemporanéité en art. Ouvrir ce champ virtuel polysémique, rassembler traces et racines permettent un heureux nouage entre la vie, le sacré et le trivial ; ce qui, somme toute, résume un humain rien qu’humain.

Pour Ruta, la terre ne s’efface plus, la liberté est sans repentir ; alors, allons avec elle vers la figure hybride qui débride, sans morale, sans concession mais sans barbarie ni sujétion, qu’elles soient religieuse, politique ou militaire !

Depuis peu, Ruta lâche son geste dans le dessin intuitif, ouvert à toute divagation, tentative productive qui permet, dans son immédiateté, de saisir le virtuel qui passe dans la décomplétude d’un esprit vagabond. Elle apprécie de ne pas être dépendante des contraintes de la sculpture, qu’elle n’abandonne pas pour autant. Le dessin rythme sa sculpture en l’extrayant d’une durée, d’une attente incertaine, d’un contrôle intervenant autant sur la matière que sur la précision du geste et les variations de l’intonation sensible. Ce va et vient entre matière et dessin est une respiration productive, une source d’enrichissement de son travail de la terre.

« Et pourquoi pas la peinture, je pourrais bien y revenir. Le dessin m’y conduit ! » me dit-elle. Ceci n’est pas sans importance quand on sait la place que la peinture a occupée dans sa famille, et dans le cœur de son père disparu. Après avoir osé tailler sa route de femme et d’artiste, Ruta fait retour, non pas une route aller-retour de routarde, mais une conciliation, une passerelle qui, des racines retrouvées, pourrait apaiser le chaos de son histoire, tout en préservant une distance critique et surtout une profondeur qu’elle a durement acquise dans son parcours géographique, politique et artistique.

 

Nous avons certainement tout à apprendre de Ruta Jusionyte, comme les parents ont à apprendre de leurs enfants qui les rapprochent de la part sensible de leur existence, trop vite éteinte par la raison et les contraintes de conformité. Ruta, comme nous, soutient un passé en avant d’elle ; c’est son avenir… c’est le nôtre. Une artiste à suivre, dit-on ! Alors, suivons Ruta dans une voie où on ne s’attend pas nécessairement à pénétrer.

 

                                                                                    Thierry Delcourt

 

 

Thierry Delcourt est auteur de plusieurs textes issus d’une recherche sur le processus de création artistique :

Au risque de l’Art - éd. L’Âge d’Homme, 2007

Artiste Féminin Singulier - éd. L’Âge d’Homme, 2009

Un combat pour l’Autre in Aux limites du sujet - éd. érès, 2006

Résonance magnétique des mots in Les mots de la psychiatrie - éd. Afpep, 2006

Ateliers in Ateliers de Jean-Jacques Rossbach - livre d’artiste, 2007

La connaissance au risque de la culture in Psychanalystes, gourous et chamans en Inde - éd. L’Harmattan, 2007

Passages de frontières in Entre deux rives – Exil et transmission - éd. érès, 2008

Formes en Extension in Marc Gerenton - éd. Prisme, 2009

A l’assaut des passions  in Quand l’amor monte d’Alex Bianchi et Lydie Arickx - éd. du Bout du Rien, 2009