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Ruta Jusionyte est née en 1978 en Lituanie, à Klaipéda

1996 l'Académie des Beaux-Arts de Klaipeda
1998-2001 l'Académie des Beaux-Arts de Vilnius 

Sortie diplômée de l’Ecole Superieure des Beaux-Arts de Vilnius,
Ruta Jusionyte se rend en France et s’installe prés de Paris

RUTA JUSIONYTE

Ruta Jusionyte

Ruta Jusionyte est née en 1978 en Lituanie

Diplômée de l’Ecole Supérieure des Beaux-Arts de Vilnius, Lituanie
Vie et travail en France
Expose en France, Belgique, Lituanie, Allemagne, Autriche et en Suisse

 

 

Expositions personnelles

 

2017  Galerie Claudine Legrand, rue de Seine, Paris, Fr 
       Galerie Wagner, Francfort, D

         Galerie Kellermann, Düsseldorf, D

         Vilnius Art Fair,Gallery Menu Tiltas, Vilnius,Lituanie

 

2016           Galerie Danielle Bourdette Gorzkowski,Honfleur, sculpture

          Galerie Picot-Le Roy, Morgat , sculpture

          Vilnius Art Fair, Lituanie, peinture, sculpture

          Galerie Saint Rémy , Liège , Belgique, sculpture

          Lille Art UP, Galerie Claudine Legrand, Paris, sculputre

          Karlsruhe Art Fair, Galerie Wagner, Frankfurt sur Main, Allemegne

2015           Galerie Claudine Legrand , Paris, France, sculpture

          Galerie Crid'Art , Metz, France, peinture, sculpture

          Galerie 22 Art Contemporain, Cabrières d'Avignon, peinture , sculpture,     dessin

          Galerie Menu Tiltas, Vilnius, Lituanie, peinture, sculpture

2014           Centre d'Art Deforges, Nancy, France, peinture

          Galerie Aidas , Vilnius , Lituanie, peinture, dessin

          Galerie Claudine Legrand , Paris, sculpture, dessin

          Galerie Saint Remy , Liege , Belgique, sculputre

          Galerie De L’Univers , Lausanne , Suisse, peinture, dessin, sculpture

          Galerie Danielle Bourdette Gorzkowski,Honfleur, France, sculpture, dessin

          Galerie Daniel Duchoze , Rouen, France, sculpture, dessin

2013           Galerie de L’Univers , Lausanne , Suisse, sculpture, dessin

          Galerie  Picot-Le-Roy, Morgat – Presqu’île de Crozon, sculpture

          Galerie Schwab Beaubourg, Paris, sculpture

          Galerie Claudine Legrand, Paris, sculpture, dessin

          Galerie Saint Remy, Liège, Belgique, sculpture

          Galerie Daniel Duchoze, Rouen, sculpture, dessin

2012            Espace arts visuels trace,  Suisse, sculpture, dessin

          Galerie Danielle Bourdette, Honfleur, sculpture, dessin

          Galerie Art Espace 83, la Rochelle, sculpture, dessin

2011           Galerie Au-delà  Des Apparences, Annecy, sculpture, dessin

          Galerie Alain Rouzé, Nantes, sculpture, dessin

2010           Galerie Daniel Duchoze, Rouen, sculpture, dessin

          Galerie Pierre Marie Vitoux, Paris «  A travers moi, l’homme, vers le                           monde », sculpture, dessin

2009           Galerie Ardital, Aix-en-Provence, sculpture

          Galerie Crid’art, Metz, sculpture

          Galerie En Aparté, Limoges, sculpture

2008           Galerie du Cardo, Reims, sculpture, dessin

           Galerie Au-delà des Apparences, Annecy, sculpture, dessin

           Galerie Pierre Marie Vitoux, Paris, sculpture, dessin

2007           Galerie Pierre Marie Vitoux, Paris, sculpture, dessin

           Galerie  Picot-Le-Roy, Morgat – Presqu’île de Crozon, sculpture

2006           Galerie de l’Arc de Triomphe, Saintes, sculpture

           Galerie Art 4, Caen, sculpture

2004    Galerie Françoise Souchaud, Lyon, sculpture

 

 

Expositions collectives

 

2017 Musée d’art Ciurlionis, Lituanie « L’expressionisme contemporain et ses marges »

2013 Galerie La Louve, Belgique

                  Galerie Daniel Duchoze , Rouen

                  Galerie Claudine Legrand, 49 rue de Seine,  Paris

                  Galerie Danielle Bourdette Gorzkowski, Honfleur

2012           Galerie du Cardo hors murs, château Faucon, Doncherie (Ardennes)

                  Espace contemporain  Chapelle Sainte Anne, Tours  

2010           Galerie du Cardo, Reims " Dessins à Dessein "

2009           Galerie En Aparté, Limoges " Don, Contre-Don "

                  Galerie Pierre Marie Vitoux "Au Féminin pluriel "

2004           Galerie Françoise Souchaud, Lyon

 

 Foires d’art

 

2016          Galerie  Christel Wagner, Francfurt sur Main, DE

2016            Vilnius Art Fair 2016, Lt

2015           Vilnius Art Fair 2015, Lt

2015             Off course , Galerie Arielle Hauterives, Bruxelles, Be

2014           Vilnius Art Fair 2014, LT

2012           Lille Art Fair - Galerie du Cardo, Reims , Fr

2010           Affordable Art Fair, Bruxelles, Be

                  Art on Paper - Brussels drawing fair, Be

2008           ST’ART   avec Galerie  Crid’art, Metz, Fr

2007           Foire d'art Arténim - avec Crid'Art Grenoble, FR

 

 

Livres           

            Ruta Jusionyté, 2015- Sculpture, peinture, dessin

Livre Photogravure « L’Hymne à l’Hymen » poète Guy Denis , dessins Ruta Jusionyte

Ruta Jusionyte, 2010, edition : 104 pg . 1000 ex.

                  Livre de poèmes- Blandine Scelles, peintures Ruta Jusionyte

                  « Terre d’Enfants » 2013, 8 pg. 150 ex.

 

Articles

 

                  "Miroir de L'Art " N° 20 " Résistances" par Ludovic Duhamel

                  "Miroir de L'Art " N° 25 DESSIN "Le dessin comme un cri" par                              Ludovic Duhamel

                  "La Revue de la Céramique et du Verre" N° 178 "L'énigme                                humaine" par Nicole Crestou

                  Agora Des Arts  « portrait d’artiste «  Catherine Rigollet  février 2013)

 

 

Les peintures lumineuses et chargées de Ruta Jusionyte

Ruta Jusionyte aborde la peinture en conquérante. Elle fonce. Elle tranche l’univers au scalpel aigu de ses couleurs vibrantes et décalées. Ses vives peintures sont autant de vitraux sidérants, chargés de puissance et d’impact. Elle ose l’implacable célébration des pigments les plus acides. La tension des couleurs, comme lavées par le temps, est poussée à l’extrême, et chaque peinture secoue l’édifice. Fascinante contagion chromatique.

Ruta crée à vif. Elle désaveugle. Elle invente à cru un prodigieux magma chromatique âpre et décalé. Et quelle scénographie éclairante de la communauté humaine ! Le drame, le jeu et la fête coexistent. Les vibrantes créatures de Ruta, en flagrants délices vitaux, échappent à toute convention. Elles scrutent l’autre de l’autre en chacune, et les regards sont incroyablement chargés. Elles ont un air de famille archaïque, un air d’humanité partagée, et même une forme éclatée et plurielle d’immense autoportrait. Ces êtres peints en jubilation graphique, un rien barbare, existent en formidable intensité. Ils se livrent entièrement à leur destin. Déshabillés de tous les dehors, sous des dehors rassurants et quotidiens, ils, se moquent des attendus de l’art, comme de l’ordinaire vie sociale. Et quelque chose de vaguement interdit sidère ces réunions tendues, ces rassemblements éphémères, surgissants et festifs.

L’espace n’absorbe pas les personnages, il les sacre. Ruta sait garder intactes les forces vives des énergies indomptées de la vie. Ainsi ses émouvantes créations sont toujours habitées d’animalité latente. Elles incarnent la tribu rassemblée des humains. Elles sont possédées du dedans, et leurs apparences déchirent l’étendue. Cet art lumineux exulte de santé sauvage, et d’immense poids de vie dévorante. La tâche, parfois, accidente l’étendue, et l’étendue vacille.

Trouble insidieux d’un art envoûté.

Christian Noorbergen Critique d’art

 

 

Ruta Jusionyte

ARTS 

« La belle et les bêtes »

 

Ruta Jusionyte

 
 

Sitôt que l’on pose le regard sur les sculptures de Ruta Jusionyte, on éprouve une irrépressible envie de les posséder. On pressent, en une sorte de fulgurance, que l’on ne se lassera jamais d’embrasser l’harmonie de ces formes réconciliées, la beauté de ces créatures tendres et attachantes, l’apaisement qui émane de ces œuvres. Voilà une jeune sculptrice qui s’interroge sur les nouveaux rapports humains par le biais de la métaphore et du symbole. Pour Ruta, la femme reste la femme « dans son corps simple de femme » et l’homme s’habille « des corps divers de la bestialité ». Cela donne des élans, des lapins, des ours et même un Minotaure. Chaque animal symbolisant, bien sûr, une force ou une vertu. Pour explorer ce nouvel ordre amoureux entre l’homme et la femme, cette artiste d’origine lituanienne joue sur les contrastes. Eloignement et rapprochement, lien et distance, mouvement et repos. Où il est question dans l’exposition « La Belle et la Bête », des liens étranges et fascinants entre la Belle et la Bête, de l’amour non partagé, du drame et de la fête, de la vie dévorante, de l’absurdité de la surconsommation, du rouleau compresseur de la standardisation… Mais aussi de l’amour sensuel. Comment ne pas fondre, en effet, devant cette sculpture « L’élan et la fille », parfaite métaphore du couple amoureux ? Quoi de plus émouvant que cette tendre proximité, ce baiser du corps, jambes entremêlées, chairs soudées, cette étreinte quasi spirituelle d’un élan vers une femme ?

Du 9 au 12 juin 2016, on pourra admirer les œuvres de Ruta Jusionyte, à Vilnus, dans son pays d’origine, à la foire d’art contemporain « Art Vilnus 2016 ». Un rendez-vous à ne pas manquer !

 

 

Ruta Jusionyte, quels sont les sujets de vos peintures et de vos sculptures ?

Les sujets principaux de mes peintures et sculptures sont basés sur une représentation du corps humain, de la femme et de ses états; les relations entre l’homme et la femme; la question du couple mais aussi celle des enfants, la place de l’enfant à la périphérie de la famille. C’est aussi la représentation d’un corps de femme à travers les yeux d’une femme qui la peint ou la sculpte, un corps de femme qui est mère ou amoureuse, chef d’entreprise, artiste, réalisatrice. C’est enfin une représentation des couples, le rapport de la femme à l’homme avec toutes les questions de parité, d’égalité. C’est un témoignage mais c’est aussi l’observation de la situation actuelle de l’homme et de la femme, leur place dans le couple, dans la famille, comment celle-ci est différente dans le monde actuel, avec les familles recomposées, les questions que l’on se pose en France sur la femme, femme multiple, femme qui travaille, qui est mère et en même temps amoureuse. J’ironise aussi sur la mentalité des hommes en constatant que les codes archaïques n’ont pas tant changé puisque « l’homme macho » surgit encore par moments dans le couple. Enfin, j’aborde le thème de la femme, celle qui autrefois  » se sacrifiait », qui est autorisée aujourd’hui à gagner plus que l’homme, à être chef d’entreprise, à être audacieuse ou à travailler tout simplement, et en même temps à être une bonne mère, une bonne épouse. Fini le temps où l’on disait que la femme a sacrifié sa famille pour sa carrière ! C’est cet équilibre entre la nouvelle femme et le nouvel homme que je questionne dans la sculpture et la peinture.

 

Vous abordez la sculpture très différemment de la peinture. On a l’impression que ce n’est pas la même femme qui sculpte et celle qui peint. Etes-vous une autre femme quand vous sculptez ?

Je suis issue d’une famille cultivée, intellectuelle lituanienne. D’artistes, de peintres, de sculpteurs et il était naturel pour moi de suivre cette voie artistique sans trop rencontrer de barrières entre les différents arts, peinture, sculpture, car j’étais formée pour les deux. La différence entre la sculpture et la peinture, c’est que la peinture appelle à travailler la lumière (dans la manière « coloriste » le travail de la lumière se fait à travers la superposition des couleurs complémentaires). Dans la sculpture, c’est la ligne et l’ombre. La lumière arrive elle-même à se poser sur la sculpture. D’où la différence dans le traitement des deux et l’importance de traiter les deux. Mais les traits du dessin, le caractère des visages que je dessine dans la peinture et la sculpture sont les mêmes. Ce sont les mêmes pommettes, les mêmes courbes de nez, les mêmes cous, les mêmes mâchoires, les mêmes formes de crânes, de têtes. Alors, oui, ils ne sont pas traités dans la même matière mais c’est le même trait qui les dessine. Quant à la peinture, le sujet est plus explicite. La toile permet plus. Je peux réunir plus de monde autour d’une même table. Je peux laisser la nature venir s’approcher ou se confondre avec l’espace intérieur de l’homme de la ville. C’est peut-être une menace mais c’est en même temps l’envie de faire revenir l’homme à la nature, lui qui s’est détaché d’elle et qui s’aperçoit qu’elle lui est nécessaire.

 

 Pour la sculpture, quelles matières affectionnez-vous ? La terre ? La terre, c’est vos racines, votre terre ? Vous êtes-vous essayée à d’autres matériaux ?

La terre cuite, terra cota, ne doit pas être confondue avec la terre agricole, nationale, nostalgique. Comme le châssis enduit et en lin. Le lin est une matière, une plante, un tissu… Comme le coton. La terre cuite, c’est la matière première de la sculpture, comme le châssis est le support de base pour la peinture. Mais les ingrédients principaux de ma sculpture sont surtout les sentiments !

La belle et la bÍte

La belle et la bête

Abordons maintenant la sculpture. Et plus précisément le thème de votre exposition « La Belle et la Bête ». C’est la première fois que je vois un sculpteur traiter l’animal à l’égal de l’homme. A croire que l’homme est un animal…

La bestialité est un choix, une représentation voulue. A travers le symbole et la métaphore, je représente l’homme. Etant une artiste féminine qui crée, je choisis de travailler sur les diverses représentations de l’homme à travers l’animal et je laisse la femme dans son corps simple de femme. C’est à travers les yeux de la femme que j’essaie de comprendre l’homme. En lui donnant les corps divers de la bestialité, j’excentre le caractère. Le lion, c’est la force, l’ours aussi. L’ours c’est aussi le roi des forêts dans les représentations païennes d’Europe. Le lapin c’est le symbole du désir. Désirer quelqu’un, se faire désirer, courir en désirant rattraper le temps. Grandir, comprendre mais aussi vouloir consommer. « Combler le vide » dans cette société qui s’est habituée à la consommation, à l’accélération, à l’immédiat, au rapide. J’essaye donc de dire qu’il y a plusieurs manières de voir les personnages symboliques dans les sculptures et les peintures.

 

Pour vous, que représente la « Bête » dans « La Belle et la Bête » ?

La Bête, c’est un homme très complexe. C’est un homme laid, qui à travers ses malheurs est devenu comme ça. On a presque oublié de trouver en lui une bonté pour laquelle il serait aimé. La Bête manifeste un certain détachement face à la richesse. Ce détachement d’ailleurs jouera un rôle important dans les explications de la morale humaine face aux frères et à la famille de la Belle, lesquels sont avides mais aussi désespérés. Leur situation financière est grave, ils se trouvent dépossédés. On dit qu’il est plus difficile de perdre quand on a beaucoup eu que de perdre quand on a eu peu. Là se pose tout un faisceau de questions sans réponse autour de la morale et de l’éthique. Des questions concernant le rapport que la Belle entretient avec sa famille. Elle incarne le « sacrifice » de la famille. Elle est la cause de la mort de sa mère, qui est morte en accouchant d’elle, (son père ayant perdu sa femme lors la naissance de l’enfant, va rendre l’enfant coupable de « tous les malheurs de la famille »). La Belle est ainsi accusée au coeur de sa propre famille. Elle porte cette culpabilité inconsciente et est prédisposée à se sacrifier et à sauver sa famille pour réparer « sa faute ». Elle va donc « payer » pour la famille en se sacrifiant. Les deux personnages de la Belle et la Bête sont très intéressants à analyser. Je les trouve très actuels. Et il me plait de les comprendre…

 

Ruta, votre sculpture n’est jamais artificielle, narcissique ou complaisante… Vous sculptez des êtres très tendres, très touchants, d’une grande beauté. La beauté est-ce votre réponse à la laideur ?

Je ne travaille pas pour résoudre « mes problèmes ». La matière de mon travail, c’est l’humain. C’est pour lui que je crée, pas pour « résoudre » des questions narcissiques ou personnelles. Quant à la beauté, votre question, bien formulée, donne la réponse !

 

Enfin, quels sont vos maîtres en matière de peinture et de sculpture ?

Pour la peinture, mes artistes de référence sont les peintres Emil Nolde et Paula Modersohn-Becker. Et pour les sculpteurs, Germaine Richier et Marino Marini.

Texte peinture 

TEXTE PEINTURE RUTA JUSIONYTE

 

Chez Ruta Jusionyte, la peinture n’est pas un caprice de sculptrice, une parenthèse, une expérimentation. Pour cette artiste lituanienne, venant d’une illustre famille de peintres, la peinture a sans doute fait partie de ses pratiques artistiques originelles. Elle en fut détournée un temps, par des choix de contournement se justifiant par la probable difficulté de s’imposer pour « prendre la relève ». En tant que peintre. Et en tant que femme. Mais Ruta Jusionyte, nous le savons, est une femme et une artiste libre, qui a lutté et lutte encore pour sa liberté. Alors aujourd’hui, en parallèle de sa pratique sculpturale qu’elle poursuit, et qui elle-même connaît un tournant sensible (moins « expressionniste », plus solaire), la peinture devient enfin pour elle un médium à part entière.

Sans en être stylistiquement proche, Ruta Jusionyte aime à se référer au jeune artiste berlinois Joans Burgert. C’est qu’il y a en effet chez elle quelque évidente proximité avec une certaine école allemande contemporaine, dans cette atmosphère d’étrangeté post-expressionniste (cohérente dans sa filiation avec sa sculpture) à l’aura romantique. On pense aussi à certaines peintures de Markus Lupertz ou de Neo Rauch, notamment dans sa palette mais aussi dans le traitement des scènes, étranges et familières à la fois, comme un rêve. Ce n’est sans doute pas un hasard si la peinture de Jusionyte incite à cette parenté avec la peinture allemande, dont nous savons quel parfum de liberté elle exhale au regard de son histoire, et que Ruta Jusionyte incarne aussi à sa manière. Dans son œuvre peinte, subsiste cependant, de son propre aveu, quelque échos « académiques », cherchant à faire le lien entre son passé à Vilnius, son histoire familiale, et ce présent bâti en France, à la force de son talent.

En regardant ses peintures, ses personnages éminemment présents, physiquement présents, « êtres-là » (« Dasein ») pour reprendre une certaine terminologie heideggérienne, on a le sentiment qu’au-delà d’une narration trop voilée pour être dite se joue et persiste la question du mystère, ce « silence de la figure » dont parlait Rilke dans « Bildnis », un poème de 1900 : « Je suis une image. / Ne me demandez pas de parler", manifestant ainsi l’impuissance du langage ordinaire à dire le monde. Car la figure, chez Ruta Jusionyte, reste, comme dans sa sculpture une préoccupation fondamentale. Le plan accompagne toujours la figure, qui est centrale dans la représentation et dans la composition. Ce souci de la figure se situe peut-être dans cet entre-deux défini par Jean-François Lyotard comme « figural ».*Un travail de représentation qui ne se veut jamais unilatéralement figuratif, qui « n’a pas de modèle à représenter », pour reprendre les mots de Deleuze à propos de Bacon**, qui s’émancipe d’une logique mimétique, cherchant au-delà, ou en-deçà quelque chose comme une sensation vitaliste, l’intensité de la présence. «Toute la matière », dit encore Deleuze, « devient expressive» dès lors qu’est capté non un corps « composé d’organes » mais un flux vital, la dynamique des forces en jeu dans le vivant en devenir. La peinture de Ruta Jusionyte s’inscrit au creux d’une réflexion et d’une sensibilité profondément « existentielle », à laquelle se superpose parfois, lui donnant une épaisseur presque métaphysique, l’évocation d’un monde fantasmatique, animaux et chimères, nous renvoyant aussi aux profondeurs d’une culture enfouie qu’elle porte encore en elle.

 

Marie Deparis-Yafil                                          

Paris, Octobre 2013

 

*Jean-François Lyotard – Discours, Figure – Ed Klincksieck, 1971

**Gilles Deleuze - Francis Bacon. Logique de la sensation - Paris, Éditions de la Différence, 1981

Texte sculpture

 


L’œuvre que Ruta Jusionyte développe depuis plus de dix ans maintenant est reconnue pour sa qualité expressive, la classant dans le large courant de l’expressionisme.

Aujourd’hui, avec une nouvelle production de sculptures et de dessins, elle opère un virage, désireuse de quitter, en quelque sorte, les rives d’une inspiration qui longtemps s’est nourri des ruines de son histoire, de son passé, de ses plaies, qui sont autant les siennes que celles de sa Lituanie natale. L’heure est arrivée d’une renaissance achevée. Purgée de ses blessures anciennes désormais, de son douloureux héritage, la métamorphose s’amorce, la libération est en marche. L’on avait déjà pressenti que sous leur apparente fragilité, les sculptures de Ruta Jusionyte exprimaient une force vitale, une puissance d’indestruction, éminemment vivace. Depuis cette intuition, Ruta Jusionyte a saisi le sens profond de cette notion épistémologique que la vie est puissance d’être, une énergie mise en œuvre, jusqu’au dernier souffle, pour résister à la destruction et à la mort. Etre un homme vivant, pour reprendre le terme de Spinoza, relève de ce « conatus » essentiel, celui qui nous pousse à persévérer dans notre être, à augmenter notre puissance d’exister. Les êtres de terre de Ruta Jusionyte semblent avoir changé d’affect, de la tristesse ils sont entrés dans la « joie », cette expression, toujours avec Spinoza, de l’augmentation de la puissance et de l’affirmation de soi. Leurs passions deviennent joyeuses, là où s’affirme la vie.

Après avoir longuement, et profondément, exprimé les points obscurs de l’histoire et de la condition humaine, Ruta cherche à puiser dans ses œuvres nouvelles une énergie vitale comme un nouveau soleil.

Certaines de ses œuvres s’organisent maintenant en véritables scènes, ouvrent à une narration possible, l’amorce d’une histoire, d’une situation, d’une dramaturgie, narrative sans verser dans l’anecdotique. Et si ses œuvres portent toujours en elles la marque de sa culture lituanienne « peuplée de dieux païens et d’avatars partagés avec la culture védique : figures hybrides, comiques ou monstrueuses », c’est vers le conte de fée et l’histoire d’amour qu’elle se tourne désormais, comme dans cette interprétation de Titania et Bottom, l’improbable couple du « Songe d’une nuit d’été ». Une histoire d’amour, de magie et de métamorphose : dont le choix n’est sans doute pas un hasard.

Car si la représentation animale, interrogeant la bestialité qui est en nous, est toujours récurrente dans son œuvre, tirant aujourd’hui vers le fantastique, et le fantasque, elle nous emmène aujourd’hui sur les rives de l’imaginaire et de l’émerveillement, du désir jaillissant, mais aussi du pur plaisir esthétique.

Dans une œuvre qu’elle souhaite désormais plus apaisée, allégée de ses tourments, peut-être Ruta Jusionyte sait-elle combien, plus que jamais, l’art est la seule réelle planche de salut pour l’âme, ultime et nécessaire illusion salvatrice, principe curatif, remède, comme dirait Schopenhauer, au pessimisme qui résulte inévitablement de l’intuition de l'essence du monde, elle qui a vu en l’art la seule résistance possible à la barbarie subie par ce pays dont elle est en exil, qu’elle a quitté aujourd’hui pour vivre à Montreuil.

Longtemps, Ruta, au travers de ses sculptures et de ses dessins, s’est interrogée sur les notions d’affrontement, de lutte, demandant comment résoudre les conflits, au cœur de l’histoire et de la nature humaine.

Aujourd’hui, elle semble avoir dissous son inquiétude dans un espoir : l’amour, la famille -on s’en doutait parfois lorsqu’elle montrait une mère et son enfant, ou une fratrie- se fait maintenant solution évidente. La tentative de communication authentique, la concorde puis un jour peut-être l’amour... Le seul programme possible.

Mais plus encore, les hommes, les femmes, les enfants, et les êtres hybrides de Ruta Jusionyte, toutes ces subjectivités,  sont entrés dans l’ « accueil », pour reprendre le mot du philosophe Emmanuel Lévinas, d’origine lituanienne lui aussi. Tous ils nous invitent à ce que Levinas appelle « un accueil de l’altérité » dans le dénuement et l’extrême vulnérabilité de chacun de leur visage et de leurs corps à nous exposés: « chaque sujet est un hôte ».

Levinas écrivait : «  C’est lorsque vous  voyez un nez, des yeux, un front, un menton, et que vous pouvez les décrire que vous vous tournez vers autrui comme vers un objet. La meilleure manière de rencontrer autrui, c’est de ne même pas regarder la couleur de ses yeux » (Ethique et infini). Les êtres créés par Ruta Jusionyte, dans leurs formes brutes et archétypales, sont dans cette nudité, cette vulnérabilité qui appelle à l’éthique, à l’interdiction de faire violence. Ils parlent donc d’amour, au-delà même de tout lien filial.

Ruta Jusionyte, comme tout véritable artiste, cherche et se cherche, sans relâche, sans jamais se reposer sur d’ennuyeux acquis. Elle veut aujourd’hui être là où on ne l’attend pas, relâcher la tension que son œuvre si expressive induit, oser assumer une certaine forme d’ironie et aussi, pourquoi pas, de séduction.

Il ne s’agit pas de renier son parcours artistique ni de simplifier son message, mais au contraire d’ouvrir, d’assouplir, d’accueillir, une fois encore.

« Ruta (…) voudrait alléger sa création en même temps que sa vie ; non pas la rendre légère au sens d’anecdotique mais ouverte à une polysémie, à une richesse des sens et du sens, en dépliant la figure et le regard. » (Thierry Delcourt)

Et certaines de ses figures, aux traits parfois adoucis, esquissent même parfois un sourire…

Ce qu’exprime Ruta Jusionyte, dans son art et dans sa vie, c’est l’intelligence de la vie, qui réagit et resurgit quoiqu’il arrive, et sa propre puissance d’être, quelque chose ayant à voir, peut-être, avec ce que l’éthologue Boris Cyrulnik a développé sous le terme de « résilience », la manière dont se dépasse le poids du malheur pour produire quelque chose de neuf, la reconquête de la « joie spinoziste », de l’émotion joyeuse, dans un meilleur rapport à soi-même et au monde.

Et pour cela, l’œuvre de Ruta Jusionyte est d’un grand courage créatif.

Marie Deparis-Yafil

Juin 2013 

texte peinture

Il y a une grande fraicheur dans la peinture de Ruta Jusionyte. Une jeunesse incomparable, indissociable de son usage de la couleur et du trait. Tout flamboie, vibre, consume sa propre énergie à toute vitesse. Ces peintures sont des bolides, lancés à pleine vitesse en direction du spectateur, à charge pour lui de les apprivoiser.

Et puis il y a ce mystère, cultivé depuis des années déjà dans ses sculptures et dans ses dessins qui transparait maintenant. Tout ce bestiaire étrange composé d’animaux que l’on peine parfois à reconnaître. Ici un lapin, là un chien ou un loup, invités à nos tables pour boire un verre de vin en notre compagnie.

On ne s’étonnera pas que certains tableaux, dès lors, tendent vers la mythologie, mais une mythologie dont on ne sait rien, personnelle à l’artiste, et dont on ne comprendra jamais le fin mot tant les indices qu’elle nous laisse sont protéiformes, ouverts à toutes les interprétations.

Est-ce un homme cette bête couronnée ? Que se disent ces personnages qui se font face sans se regarder, semblant comploter dans ce tableau nommé Transmission alors que dans l’ombre un être étrange est tapi ?

L’enfant, enfin, est toujours présent d’une façon ou d’une autre. Thème récurrent de l’œuvre de Ruta Jusionyte, accompagné ou non d’un père ou d’une mère, il est là, central, comme on le retrouve souvent dans les nativités médiévales. D’une importance symbolique à défaut d’une importance physique, fragile en effet mais glorieux en puissance, il parle aux animaux et navigue parmi les hommes, semblant tout comprendre, tout maîtriser. Gardien unique des clés d’une œuvre en train de se faire. 

Jean-Daniel Mohier, décembre 2013  

Le chant sourd de la terre

 

 

Certaines œuvres donnent une curieuse envie de connaître leur auteur ; elles touchent au plus intime et entrent en résonance profonde avec notre espace sensible, venant y déranger et interroger la matrice silencieuse de l’être. Les œuvres de Ruta ont provoqué en moi un tel effet. Inquiétante et familière étrangeté, quand tu nous tiens !

Ruta, rien que deux syllabes joueuses qui accroissent l’énigme du regard à l’œuvre, tout en le laissant libre ! L’étrangeté ouverte par la sculpture de Ruta, proposition répétitive de corps à vif dans la nudité de son regard, devient tension obsédante à force de rassembler en une forme précaire et élémentaire la mise en équation de nos questions existentielles.

 

Mais qui êtes-vous, Ruta, et pourquoi une telle acuité ?

Ruta Jusionyte, femme, jeune artiste, lituanienne : l’énigme se creuse, la rencontre s’impose, en France heureusement, car, de son improbable pays, je ne sais rien si ce n’est qu’il est devenu européen. Ruta est venue en France à l’aube du XXIème siècle pour y vivre et y travailler. Elle tente de s’y faire, de s’y plaire, sans oublier ses origines ni sa langue.

 

 

Le poids de l’histoire, le prix de la liberté

 

            Passionnant de se pencher sur l’histoire de ce petit pays en écoutant Ruta et en allant y voir de plus près… le regard prend forme ! L’adage se confirme : petit pays, grosse histoire… et souvent douloureuse entre invasions, annexions, libérations puis à nouveau occupations, exterminations et pillages, populations malmenées et contraintes aux injections obligatoires de cultures étrangères qui anesthésient les cultures autochtones et mettent à mal l’existant, tentant d’éradiquer les coutumes ancestrales et d’effacer ou de désocler les mythes fondateurs. Puis, un jour, la liberté revient, quelques herbes folles réveillent une culture étouffée qu’on croyait disparue. Ruta est de ces herbes folles ; tendre, souple et résistante, elle est enrichie d’un terreau primitif qui l’imprègne, y déposant les empreintes originaires. Elle ne fait pas retour délibéré aux fondamentaux de son monde mais accepte de se laisser traverser par les sources qui l’infiltrent et génèrent des formes bizarres autant que des histoires disant la chair d’une culture profondément ramifiée.

            Ruta est née en 1978. À cette époque, son pays est annexé et laminé depuis 33 ans par l’URSS après avoir été occupé et en partie exterminé par l’Allemagne nazie. Il n’aura connu l’indépendance que de 1918, se libérant de la Pologne, à 1940. Ruta est âgée de 13 ans quand, l’étau desserré, le bloc de l’est est anéanti. Alors, liberté devient synonyme de misère, de monnaie de singe, de perte d’emploi et de repères, mais elle est aussi une chape ôtée et la promesse de pouvoir enfin respirer… dure respiration, compressée par une enclave russe à l’étroit, ouvrant juste sur la Mer Baltique, et donc pesante menace d’invasion à peine voilée. Douloureuse respiration aussi, car il se trouve que la Lituanie est l’actuelle titulaire du triste record mondial du taux de suicide, taux effarant concernant les hommes ! Ce regard des sculptures de Ruta, tendu vers l’horizon, profond et sans illusion, lourd de mélancolie mais fixe et puissant, ce regard qui nous traverse, se perd au-delà de nous, espoir et douleur, ce regard unique et poignant des êtres de Ruta ne se résume pas à l’histoire de son pays qui l’a traversée et meurtrie mais il la porte. Il est. Et à la fois il dépasse, transcende, universalise en rassemblant grâce à son énergie, sa tension, sa portée et sa densité, toute l’ambiguïté et la conflictualité d’une condition humaine précaire : une condition à vif, libérée de l’artifice et des petites infatuations narcissiques.

L’espoir d’humanité que contient ce regard sans gloire ni arrogance tient à ce qu’il n’est ni bavard, ni fixé sur l’autre dans un rapport de force ou de séduction ; il tente d’être. Les formes de Ruta ne s’attachent pas aux détails de la petite histoire et de la douleur mais elles savent exprimer cet humain désarmé, désolé, dévasté mais à la fois relevé, prêt à faire face à l’adversité et à la barbarie autant qu’à sa condition de fragile mortel. Du chaos en soi, Ruta sculpte une unité rassemblée mais traversée par la cicatrice de ce chaos.

            L’imprégnation de l’herbe folle, Ruta la pressent en elle depuis longtemps et insiste sur cette présence symbolique et métaphorique qui l’habite. Les racines de sa culture offrent une ouverture insolite. En effet, la langue lituanienne est la langue européenne la plus proche du lointain sanscrit ; elle est traversée par la constellation spirituelle védique et pénétrée par les racines indoeuropéennes qui nous fondent, européens, sans que nous y accordions une quelconque importance, car depuis longtemps souterraines… et pourtant agissantes ! La culture lituanienne de Ruta commence bien avant l’endoctrinement monothéiste ; elle est aussi peuplée de dieux païens et d’avatars partagés avec la culture védique : figures hybrides, comiques ou monstrueuses qui restent présentes dans les contes, les mythes et donc aussi dans l’imaginaire inconscient, non édulcoré, de cette jeune femme. Ruta le sait, le pressent ; elle a besoin de l’exprimer même si on ne l’attend pas vraiment là.

            « La culture a été rayée, détruite pendant l’occupation russe, et même le savoir-vivre. Cinquante ans d’occupation et de privation, ça compte. A la libération, on s’est aperçu qu’on était des sauvages sans le minimum de culture pour vivre le quotidien. Mais moi, je sentais une culture profonde, enfouie, une culture souterraine. Quelques artistes lituaniens ont compris cela et n’ont pas peur du ridicule, de l’absurde et de la crise comme ils n’avaient pas peur d’attaquer l’envahisseur russe par la métaphore et les messages de leur art. Exprimer, c’est aussi laisser émerger ce monde de la métaphore, un monde archaïque en moi, mais j’ai peur que ce ne soit pas accepté ici. Pourtant, mon seul héritage, c’est ma culture lituanienne qu’il m’est nécessaire d’exprimer ; et mon outil d’expression, c’est la métaphore qui détourne les situations pour arriver au but. » Ruta dit nettement ce qui la traverse et qui la fait tenir debout, déterminée, comme ses sculptures, envers et contre les évènements de l’histoire qui l’a forgée, de sa vie, de sa famille et de son pays.

            On ne peut passer sous silence l’imprégnation familiale de Ruta puisqu’elle est issue de plusieurs générations d’artistes qui ont aussi façonné son regard, son souci et le besoin de l’exprimer par le canal d’une création artistique. Ses grands-parents paternels et son père étaient peintres, professeurs reconnus sous l’occupation russe, sa mère est graphiste et galeriste. La soupe de Ruta était riche mais indigeste car sa vie fut loin d’être tranquille, marquée par les ruptures, le sentiment d’abandon et d’injustice, ballotée entre Klaïpeda et Vilnius jusqu’à ce que s’ouvre un possible choix dont le déterminisme ne fait pas de doute : les écoles des Beaux-arts à Klaïpeda puis à Vilnius avant de s’échapper pour trouver son identité d’artiste et un autre creuset de création en France. Déracinement et exil ont accentué la précarité de son être au risque de l’angoisse et de la perdition mais pour mieux trouver, à distance des influences qui entravaient sa créativité, une existence possible et une recherche artistique qui transcendent les tensions déchirantes et allègent Ruta de la contrainte des regards ambivalents posés sur elle.

 

 

Le corps nous regarde infiniment

 

            « Il me fallait aller plus loin dans l’expressivité. Je devais me dégager du détail et des formes grotesques et illustratives même si cela était et reste important pour moi… je le devais car ça risquait toujours d’engager un malentendu sur le comique de mes figures. Le rire du spectateur neutralisait l’intensité de mon propos et me rendait malade. Je suis allée vers l’exploitation du corps expressif car j’avais à y trouver une formation qui me manquait pour accéder à une maturité de mon expression dans la sculpture, mais c’est aussi une tyrannie car ce corps est envahissant et angoissant. Je dois y aller mais ça me pèse. »

            Il fallait, pour être acceptée, et donc visible, explorer  ce corps nu et précaire dans une tension expressive. Il fallait travailler sans relâche le regard, l’exténuer pour en extraire une substance d’étrangeté. Il fallait sculpter en avant de soi au risque de se mettre dangereusement à l’épreuve, sans garde-fou. Ruta l’a fait et y a réussi. Dans ses sculptures des années 2008 et 2009, elle s’approche de l’expression pure, formes figurales libérées de la figuration lisible, expérience de la sensation sans discours ni anecdote, tout cela en travaillant à une économie de moyens et de formes. Ainsi, elle atteint cet essentiel d’une expression figurale si chère à notre culture encore empreinte d’un romantisme à la douleur exquise. Son guetteur inquiet est tendu vers l’horizon d’un regard intérieur projeté sur l’infini, infiniment intérieur, infiniment lointain, au-delà de la frontière du visible. Ses êtres sculptés se tiennent à l’orée du monde, à la fois tendus et suspendus, intenses et incertains. Ils sont précaires et éternels, devenant Vanités du temps, lignes de fuites d’une acceptation de la mort infiltrée dans la vie. Sont-ils des passeurs libérés de la pulsation du désir et du rythme vital, rejoignant ainsi Chronos et Siddhârta, ou bien des égarés au bord du monde, errants ravagés par le doute et l’angoisse ? Appellent-ils d’un regard étonné dans leur dénuement sans égotisme ni exigence, s’oubliant d’être les oubliés de la civilisation, si nombreux ? Ils sont là, face au monde, et ça nous regarde autant que ça nous traverse au point de provoquer un lourd malaise dans le silence du ravissement, du ravinement et de l’écrasement qui frappe le spectateur.

            La recherche de Ruta ne la laisse pas indemne, l’obligeant en permanence à extraire et à maîtriser une substance brute de la matrice de son être, à lui donner forme sans concession ni  détour dans une intense correspondance intuitive entre le corps, la forme et le mot.

« En fait, je n’ai pas un geste spontané dans mon travail. Tout est contrôlé et je me situe mieux comme ça. Je peux laisser échapper d’autres choses en évitant le geste déchirant et impulsif. Je n’ai pas de violence, je n’en ai pas besoin, mais j’ai des angoisses, des peurs intenses dans ce travail du corps. »

Ruta, ma terre douloureuse, mater dolorosa, non, ou pas seulement. Laissons-lui encore la parole : « Un corps en souffrance, il est réel, il est là. J’ai du mal à supporter et à défendre ce corps-là. Pour moi, il doit y avoir un au-delà de ce corps, avec la richesse de la métaphore, avec la poésie et l’espoir ; il y a la mort, bien sûr, mais l’important, c’est cette continuité qui existe et me rassure. » Pour que cesse une angoisse sans issue qui la tenaille et pourrait retenir sa création, pour ne pas laisser s’infiltrer une désespérance contraire à sa soif de liberté et d’espérance, pour ne pas se figer dans un désêtre contraire à cette force souple de l’herbe folle, semble dire Ruta. Cherchant ses traces et laissant poindre ses racines, riche de son exp&ea