Ruta Jusionyte Accueil Sculptures Dessins Peintures Expositions Presse Parcours Liens Contact

Ruta Jusionyte 

Ruta Jusionyte est née en 1978 en Lituanie 

Diplômée de l’Ecole Supérieure des Beaux-Arts de Vilnius, Lituanie 
Vie et travail en France, a Paris.
Expose en France, Belgique, Lituanie, Allemagne, Autriche et en Suisse…

Ses ouvres sculptures et peintures sont dans les collections publiques: musées d’art Ciurlionis, Musee d’Art Modern MO, Musée des Anges et Fondation Lewben en Lituanie

En France la ville de Mans et Pithiviers ont acheté ses sculptures

Le prix de la sculpture figuratif George Coulon en 2016, Académie des Beaux-Arts

 

 

Expositions personnelles

2019

       Galerie Menu Tiltas, Vilnius, Lituanie  

       Galerie Christel Wagner, Francfurt sur Main, DE peinture et sculpture

       Invitée d’honneur Caen, Bayeux par « Artistes de Normandie » AEN Peinture, sculpture

       Galerie Danielle Bourdette Gorzkowski,Honfleur, sculpture, dessin 

       Galerie du Jansanet, Troyes, fr peinture, sculpture, dessin  

       Galerie Danielle Bourdette Gorzkowski,Honfleur, sculpture, dessin 

       Galerie du Jansanet, Troyes, fr peinture, sculpture, dessin  

2018 

        Galerie Schwab Beaubourg, Paris, Fr  

        Galerie Crid’art, Metz, Fr

        Galerie Espace 83, Rochelle,Fr 

2017  Galerie Claudine Legrand, rue de Seine, Paris, Fr 
       Galerie Wagner, Francfort, D

         Galerie Kellermann, Düsseldorf, D

         Vilnius Art Fair,Gallery Menu Tiltas, Vilnius,Lituanie

2016           Galerie Danielle Bourdette Gorzkowski,Honfleur, sculpture

          Galerie Picot-Le Roy, Morgat , sculpture

         Vilnius Art Fair, Lituanie, peinture, sculpture

          Galerie Saint Rémy , Liège , Belgique, sculpture

          Lille Art UP, Galerie Claudine Legrand, Paris, sculputre

          Karlsruhe Art Fair, Galerie Wagner, Frankfurt sur Main, Allemegne

2015           Galerie Claudine Legrand , Paris, France, sculpture

          Galerie Crid'Art , Metz, France, peinture, sculpture

          Galerie 22 Art Contemporain, Cabrières d'Avignon, peinture , sculpture,    dessin

          Galerie Menu Tiltas, Vilnius, Lituanie, peinture, sculpture

2014           Centre d'Art Deforges, Nancy, France, peinture

          Galerie Aidas , Vilnius , Lituanie, peinture, dessin

          Galerie Claudine Legrand , Paris, sculpture, dessin

          Galerie Saint Remy , Liege , Belgique, sculputre

          Galerie De L’Univers , Lausanne , Suisse, peinture, dessin, sculpture

          Galerie Danielle Bourdette Gorzkowski,Honfleur, France, sculpture, dessin

          Galerie Daniel Duchoze , Rouen, France, sculpture, dessin

2013           Galerie de L’Univers , Lausanne , Suisse, sculpture, dessin

          Galerie  Picot-Le-Roy, Morgat – Presqu’île de Crozon, sculpture

          Galerie Schwab Beaubourg, Paris, sculpture

          Galerie Claudine Legrand, Paris, sculpture, dessin

          Galerie Saint Remy, Liège, Belgique, sculpture

          Galerie Daniel Duchoze, Rouen, sculpture, dessin

2012            Espace arts visuels trace,  Suisse, sculpture, dessin

          Galerie Danielle Bourdette, Honfleur, sculpture, dessin

          Galerie Art Espace 83, la Rochelle, sculpture, dessin

2011           Galerie Au-delà  Des Apparences, Annecy, sculpture, dessin

          Galerie Alain Rouzé, Nantes, sculpture, dessin

2010           Galerie Daniel Duchoze, Rouen, sculpture, dessin

          Galerie Pierre Marie Vitoux, Paris «  A travers moi, l’homme, vers le                           monde », sculpture, dessin

2009           Galerie Ardital, Aix-en-Provence, sculpture

          Galerie Crid’art, Metz, sculpture

          Galerie En Aparté, Limoges, sculpture

2008           Galerie du Cardo, Reims, sculpture, dessin

           Galerie Au-delà des Apparences, Annecy, sculpture, dessin

           Galerie Pierre Marie Vitoux, Paris, sculpture, dessin

2007           Galerie Pierre Marie Vitoux, Paris, sculpture, dessin

           Galerie  Picot-Le-Roy, Morgat – Presqu’île de Crozon, sculpture

2006           Galerie de l’Arc de Triomphe, Saintes, sculpture

           Galerie Art 4, Caen, sculpture

2004    Galerie Françoise Souchaud, Lyon, sculpture

 

 

Expositions collectives




2019
               Musée d'art moderne du MO à Vilnius, en Lituanie   Animal-Maman - Robot

 

               Musée Estonie, Parnu

               de la XXVIe exposition internationale d'art nu L'HOMME, LA FEMME ET LA LIBERTÉ

 

               Samogitian (Žemaitija en lituanien) musée d'art

              

              Le Festival des Correspondances à Braine

2017 Musée d’art Ciurlionis, Lituanie « L’expressionisme contemporain et ses marges »

2013Galerie La Louve, Belgique

                  Galerie Daniel Duchoze , Rouen

                  Galerie Claudine Legrand, 49 rue de Seine,  Paris

                  Galerie Danielle Bourdette Gorzkowski, Honfleur

2012           Galerie du Cardo hors murs, château Faucon, Doncherie (Ardennes)

                  Espace contemporain  Chapelle Sainte Anne, Tours  

2010           Galerie du Cardo, Reims " Dessins à Dessein "

2009           Galerie En Aparté, Limoges " Don, Contre-Don "

                  Galerie Pierre Marie Vitoux "Au Féminin pluriel "

2004           Galerie Françoise Souchaud, Lyon

 

 Foires d’art

 

2016          Galerie Christel Wagner, Francfurt sur Main, DE

2016-17-18  Vilnius Art Fair 2016, Lt

2015          Vilnius Art Fair 2015, Lt

2015             Off course , Galerie Arielle Hauterives, Bruxelles, Be

2014           Vilnius Art Fair 2014, LT

2012           Lille Art Fair- Galerie du Cardo, Reims , Fr

2010           Affordable Art Fair, Bruxelles, Be

                  Art on Paper - Brussels drawing fair, Be

2008           ST’ART   avec Galerie Crid’art, Metz, Fr

2007           Foire d'art Arténim - avec Crid'Art Grenoble, FR

 

 

Livres            

            Ruta Jusionyté, 2015- Sculpture, peinture, dessin

Livre Photogravure « L’Hymne à l’Hymen » poète Guy Denis , dessins Ruta Jusionyte

Ruta Jusionyte, 2010, edition : 104 pg . 1000 ex.

                  Livre de poèmes- Blandine Scelles, peintures Ruta Jusionyte 

                  « Terre d’Enfants » 2013, 8 pg. 150 ex. 

 

Articles

 

                  "Miroir de L'Art " N° 20 " Résistances" par Ludovic Duhamel

                  "Miroir de L'Art " N° 25 DESSIN "Le dessin comme un cri" par                              Ludovic Duhamel

                  "La Revue de la Céramique et du Verre" N° 178 "L'énigme                                humaine" par Nicole Crestou

                  Agora Des Arts  « portrait d’artiste «  Catherine Rigollet  février 2013)

 

Le feu renforce ce qu'il ne détruit pas

 

« Pour trouver l'équilibre, il faut passer par l'extrême »

Ruta Jusionyte, septembre 2019

 

De son art, on a dit qu'il était expressionniste. Corps nus et fêlés, faces dolentes, rictus grimaçants, yeux habités de « pourquoi », les personnages de Ruta Jusionyte, effrayés et hagards parfois, ont cristallisé un temps quelque chose de l'angoisse, de l'accablement, des émotions vives remontées du dedans. Et sans doute s'est-elle enfoncée dans le territoire de son ombre propre, pour en rapporter ces faces de douleur, ces corps creusés, crevassés, balafrés par l'existence.

 

À considérer son art depuis quelques années, il faut pourtant se rendre à l'évidence : ce temps n'est plus. La page est tournée. Ruta Jusionyte s'est surmontée elle-même, aussi vrai que la terre qu'elle modèle, surmonte par la cuisson son état initial, se renforce et devient autre chose. Comme si elle-même avait triomphé des feux du tourment qui travaillait au fond d'elle – celui de l'Histoire, celui de l'exil et celui du doute existentiel, des épreuves intimes – son art paraît traduire à présent une maturité sereine. Le sourire de ses personnages dit quelque chose d'une confiance dans la vie : désormais sans colère et sans peur, ils affirment une paix nouvelle, une adhésion au monde.

 

Moins expressif, moins immédiat, moins émotionnel, l'art de Ruta accède à présent à un langage moins intime qu'universel, symbolique, voire mythologique. Bien sûr, ce répertoire mythologique et symbolique – centaures, louves, créatures ailées – existait déjà ; mais il était surtout expressif, c'est-à-dire qu'il faisait sortir ce qui venait du lointain intérieur et l'intime – douleur, colère, mélancolie, questionnements, désir etc. De ses sculptures, émane à présent une quiétude, une douceur, une tendresse, de celles qui sont souvent le témoignage des âmes fortes ayant traversé les épreuves et dépassé ressentiment et rancœur pour atteindre au dépouillement moral, à une acceptation du monde et d'autrui : là, Ruta crée autre chose. « Je ne suis plus dans la catharsis, mais dans la création où l'idée de "vie bonne" m'intéresse (…) », disait-elle, en septembre 2019, lorsqu'elle me recevait dans son atelier.

 

Il ne s'agit sans doute plus de se connaître soi-même et de se raconter soi, même par le truchement du symbole. Son art n'est plus expression d'une intériorité, d'un être-au-monde ; l'artiste a accédé à autre chose, par-delà elle-même. Cela ressemble déjà à la transmission, puisant à même l'inconscient collectif des images archétypales d'un temps immémorial – peut-être même un temps purement imaginé – où se meuvent des symboles, et non plus des êtres.

 

*

 

La dignité et beauté de l'imparfait

 

Si beauté il y a, dans l'art de Ruta Jusionyte, il s'agit d'une beauté bien particulière. À l'image même de l'homme, ses personnages ont, dans leur rugosité voulue, quelque chose d'inachevé, d'imparfait ; ce n'est pas de beauté académique, idéale et polie, qu'il s'agit ici. Plus profonde, la beauté de son art tient à ce qu'il montre, sans brusquerie, mais sans complaisance non plus, et enjoint de contempler : l'homme faillible, l'homme traversé par le désir, par la crainte, par l'incertitude, l'homme sujet à l'erreur – mais surtout, surtout mû par l'envie têtue d'exister, de se lier, d'aimer, d'être aimé. Et c'est ainsi que, dévoilant sa faillibilité même, l'artiste nous révèle la profonde dignité de l'homme.

 

Dans cette affirmation même résident le sens et la beauté de son art, qui accepte le tragique, l'Être-vers-la-mort. En ceci, il est un camouflet à une époque voyant de la beauté où elle n'y a qu'ersatz, courant pathologiquement après l'illusion d'une jeunesse sans fin – depuis l'adulescent incapable de tout à fait devenir adulte et responsable jusqu'à ces visages liftés, tirés à quatre épingles, ces seins et ces lèvres gonflés de sillicone et de botox, ces rides abolies, beautés fausses parce que stéréotypées et lisses, parce que négations de notre humanité, dont le fondement même est sa tragique finitude. Cette adhésion à une beauté fausse, truquée, illustre comment l'individu se détourne de la connaissance de soi ; elle signale le désolant désir de se faire autre, de devenir image et s'arracher ainsi à soi-même et se fuir.

 

À cette attitude pathologique, puérile et lâche, pathologie des sociétés hypermodernes, Ruta Jusionyte oppose, à travers son art, une réelle force de refus : refus du mensonge, de l'ersatz, de l'illusion de toute-puissance de l'individu qui croit pouvoir plier son corps et le monde à son désir ; refus cette peur de la mort – l'Autre absolu – qui est toujours une peur de vivre, d'embrasser pleinement l'existence et la responsabilité de son destin. Tout au contraire, elle assume l'expérience de l'altérité au fond de soi-même, expérience qui ne peut découler que de l'acceptation de la finitude humaine, des limites extérieures qui s'imposent à chacun. Réfutant l'inessentiel, elle va à l'os : c'est la vie même et la vie seule qui l'intéresse. Celle qui, étouffée par l'idiotie consumériste et le loisir le plus ras, continue cependant à bouillir en deçà, dans les couches inférieures de l'esprit – l'inconscient, le rêve, le désir. Et cette vie nous parle de ce que c'est qu'être homme.

 

De ce côté de l'art, moins entiché de boniments conceptuels que désireux d'explorer ce que c'est qu'être au monde, Ruta Jusionyte s'inscrit dans un vieil héritage humaniste. Elle revendique une foi en l'homme, envers et contre tout, symbolisée par ce sourire léger, confiant, de ses personnages habités par une volonté. Il ne s'agit pas d'un optimisme béat ; il s'agit de l'amour pour l'homme, pour la condition humaine une fois acceptée sa faillibilité, son tragique. Regarder la mort en face, reconnaître en l'homme cet Être-vers-la-mort où est son dérisoire et où est sa gloire, puis l'accepter ainsi et y voir beauté et dignité : voilà ce qu'enseigne l'art de Ruta Jusionyte.

 

*

 

L'être réconcilié

 

 

Il y a quelque chose qui passe pour de la divination chez l'artiste qui, produisant des images, n'a souvent pas la capacité de l'expliquer tout à fait. Quelque chose passe par lui, mais qui n'est pas nécessairement de lui. Le terme de « chamanisme » est inapproprié, mais il y a quelque lointaine parenté chez l'artiste créant des images, lesquelles ne touchent que parce qu'elles sont signifiantes, recourant au symbole qui nous précède et nous relie. Du singulier de l'artiste qui, en quête de sens et d'ordre, pense en images, surgit de l'universel : au lieu de la sécession sociale, ce qu'affirme l'artiste, c'est une solidarité avec l'espèce humaine, un langage commun. C'est ce qu'écrivit Albert Camus : « L'art n'est pas à mes yeux une réjouissance solitaire. Il est un moyen d'émouvoir le plus grand nombre d'hommes. Il est ainsi placé à mi-chemin de la beauté dont il ne peut se passer et de la communauté à laquelle il ne peut s'arracher. » Car il se produit une double opération : l'artiste s'élucide confusément, s'explore à tout le moins et, partant, explore ce que signifie être homme. « J'ai toujours fait quelque chose qui raconte la vie de autres, mais aussi la mienne », reconnaît, d'ailleurs, Ruta.

 

Et cette « vie des autres », qui est à la fois sienne, affirme le lien fraternel entre les hommes, une confiance et un amour de la vie qui sont en parfaite contravention avec une époque toute empuantie de concurrence, d'égoïsme triste et de pulsion de mort. S'il parle beaucoup de l'altérité – celle que chacun abrite en soi-même, la bestialité, la force brute du désir ; mais aussi celle qui est extérieure à soi : l'autre, l'enfant, mais aussi le temps –, il le fait sur un mode de dépassement des polarités.

 

C'est que le temps de la guerre, du conflit, de la colère, semble dépassé. Cela est vrai, bien sûr, dans ses sculptures : ses « anges en cavale » arborent un sourire aussi léger et serein que des kouroï de la Grèce archaïque ; ses figures mythiques, appropriées et transformées parlent de (ré)conciliation – le minotaure débarrassé de sa barbarie et de sa cruauté ; saint Georges qui ne tue pas le Dragon, mais le chevauche.

 

Mais son œuvre graphique aussi l'évoque. D'une façon évidemment plus narrative et complexe, plus surréaliste ou fantastique aussi, par ses atmosphères énigmatiques de rêve et de conte, elle explore ce qui nous lie les uns aux autres, notre socialité fondamentale. La peinture lui permet d'explorer plus avant l'énigme de l'altérité, de scénographier l'expérience fondatrice « des rapports humains dans une époque individualiste où on est obligé pourtant de vivre en société ». Motif récurrent, le repas, moment de socialité par excellence, fait office de théâtre symbolique de la condition humaine, où règnent l'ambiguïté, la tension, le non-dit, le désir, la mesquinerie, où se rencontrent la force placide de l'homme-éléphant, le fou perturbateur – figure du jeu, de l'espièglerie, peut-être de la malice –, l'homme-lièvre – incarnation du désir sexuel –, les mesquineries, la séduction, le désir et même le commérage.

 

En somme, par le truchement de personnages archétypiques, Ruta parle d'amour, dans sa triple dimension – Éros, Philia et Agapé. Le dialogue et la rencontre paisibles entre la femme et l'homme-lièvre, la tendresse des gestes, évoquent un Éros non pas domestiqué comme un danger ou une menace, mais accueilli comme partie intégrante de l'être et de la vie. Sous les diverses formes du lien familial, du banquet paisible, de la protection de l'ours bienveillant, c'est la Philia qui se donne à voir. Quant à l'Agapé, elle tient à la tendresse et l'empathie pour le genre humain qui émanent de son art, profondément humaniste.

 

Acceptation de la vie, à grand renfort de couleurs éclatantes d'un esprit typiquement nordique, la peinture de Ruta montre, comme sa sculpture, la possible conciliation de l'homme avec sa part animale, le dépassement du dualisme vers l'unification de l'être. Elle évoque une tension vers l'équilibre, l'acceptation de l'autre en soi comme condition d'acceptation de l'autre tout court – comme une aspiration à une Arcadie espérée, où le minotaure, le centaure, les hommes à tête de lièvre, n'ont rien de monstrueux et de menaçant, mais convivent avec les hommes, les femmes et les fillettes et parlent de l'être réconcilié avec lui-même.

critic d'art Mikael Faujour, octobre 2019

Le conte des êtres amoureux

 

« Aimez, aimez, tout le reste n'est rien. »

Jean de La Fontaine

 

Qui sont ces personnages charismatiques mi-homme, mi-animal ? Qui sont ces frêles silhouettes humaines au visage sans âge ? En couples ou solitaires, les êtres de Ruta Jusionyte semblent sortir des affres de la mythologie grecque ou d’une fable nordique. Tous appartiennent à une même tribu échappée des pages d’un récit qui auraient traversé le temps. Sans doute un récit d’amour où un demi-dieu s’éprend d’une mortelle, où des créatures fabuleuses en terre cuite, en bronze ou en peinture, nées de la main de l’artiste lituanienne, s’enlacent, se prélassent et voguent vers des pays lointains.

Si leurs chairs se teintent d’une palette laiteuse et terreuse lorsqu’elles sont modelées, elles se font arc-en-ciel lorsqu’elles jaillissent du pinceau. Toutes, cependant, cherchent davantage à exprimer plutôt qu’à montrer grâce au geste expressif et maîtrisé de Ruta Jusionyte depuis plus de dix ans.

 

Derrière le masque du visage

 

Lorsque Ruta Jusionyte entreprend la naissance d’une nouvelle pièce sculpturale, elle commence toujours par pétrir la matière, sans aucune esquisse préparatoire, et lui donne la forme de pieds. Vient ensuite le modelage des jambes, des hanches, du buste, des bras, du cou et enfin de la tête, parfois animale, parfois humaine. Du bas vers le haut, de la terre au ciel, l’artiste accouche progressivement de ses mains d’un corps élancé, avant de conclure par le travail des yeux – touche finale à toute création. Ce regard, toujours le même qu’importe le reste, qu’importe le geste, est grand ouvert sur le monde. Il n’est ni médusé, ni pétrifié, mais contemple sereinement un univers imaginaire, peut-être intérieur, comme le suggère la profondeur des iris creusés en cuvette. La bouche fermée renforce cette idée, celle d’une parole qui ne s’extériorise pas pour laisser la pensée triompher.

 

Aucun fard, aucun accessoire ne vient encombrer la pureté de la figure, si bien qu’il appartient au seul observateur d’y projeter sa propre définition de la beauté. Ruta Jusionyte n’impose nul diktat, nulle convention. Chaque être est l’unité d’un archétype : il est le point de départ de la construction psychologique d’une image toute personnelle. Alors que l’un peut y voir, ici, le portrait d’une femme, jeune et vaillante, éprise d’une créature virile à l’apparence d’un lièvre, l’autre privilégierait davantage le symbole d’une mère, aimante et douce, à l’image de son partenaire le lapin. Par associations, ce petit rongeur en effet, renvoie à de multiples représentations symboliques : puissance fécondante, caractère lubrique, métaphore de la résurrection, ou tout simplement, petit compagnon de vie.

 

La façon de conter son histoire, en dit finalement bien plus sur nous-même, notre héritage collectif, notre propre bestialité et manière d’exister, que si tout était explicitement défini. En condamnant une apparence trop identifiable – autrement dit le fait que tel personnage se distingue nettement par des attributs physiques singuliers –, Ruta Jusionyte peint et sculpte au-delà de la forme. La femme, l’homme, le minotaure, le dragon ou encore le cheval composent son vocabulaire plastique primaire, qui comme des mots, s’assemblent pour former des idées, mais qui seuls également, possèdent leur propre signification, et surtout celle que l’ego leur donne.

 

Amour et mythe

 

L’amour et le mythe sont deux notions essentielles dans la compréhension de l’œuvre de Ruta Jusionyte. Est-ce que l’amour est un mythe ? Est-ce que les mythes fondateurs ont forgé notre façon d’aimer ? En puisant ses sources dans les schémas mythiques archaïques afférent aux relations entre les êtres vivants, l’artiste tisse le fil de notre héritage jusqu’à notre présent et soulève des réflexions essentielles, car naturelles, telle que l’origine primitive de nos désirs amoureux et ses traductions actuelles. En quête de réponses, elle cherche à comprendre le fondement souvent irrationnel, presque magique, par lequel éclot la passion. Si les légendes et récits folkloriques ne donnent pas à voir l'origine, ils participent néanmoins à diffuser un discours où l’amour unit les êtres au-delà de la simple nécessité de la reproduction de l’espèce. Ces mêmes écrits, par ailleurs, dépeignent un monde où l’animal est l’égal de l’Homme, doué pareillement d’émotions et de sentiments.

 

Ruta Jusionyte en prolonge l’idée en les faisant se rencontrer, en les unissant par un lien étroit, immatériel, mais perceptible. Créatures fantastiques et humains partagent ensemble un moment d’intimité, où les regards et les gestes se font discrets, où les pulsions et l’instinct bestial sont apaisés. Leurs passions évoquent ceux des contes populaires les plus anciens, plus particulièrement celui d’Eros et Psyché, rapporté par Apulée au IIème siècle avant notre ère, qui grâce à la littérature orale n’a cessé de sillonner frontières et époques : Psyché, jeune femme d’une beauté idéale, épouse un être hybride mystérieux, thérianthropique, dont l’identité et l’apparence ne doivent jamais être révélées afin de préserver leur amour. En dépit des ordres sommés par son mari, Psyché profite d’un moment de sommeil pour sonder à la lueur de la bougie les traits de son bien-aimé endormi. Démasqué indûment au grand jour, Eros, dieu de l’amour, disparaît, plongeant Psyché dans une infinie tristesse. Pour recouvrer l’amour d’Eros, la jeune femme doit alors endurer une série impitoyable d’épreuves imposée par sa belle-mère.

 

L’histoire ne s’arrête pas là, elle connaît d’ailleurs différentes versions – dont celle de Jean de La Fontaine – et a donné naissance au célèbre conte de La Belle et la Bête. Mais qu’importe les diverses facettes du mythe, toutes véhiculent des notions chères à Ruta Jusionyte quant à la profondeur qui unit les êtres, le jeu de l’attraction/répulsion, la subjectivité et la superficialité de la beauté comme de la laideur, la peur du regard de l’un, la part d’ombre cachée de l’autre, ou plus encore, la fusion de l’amour et de l’âme.

 

Et pour Ruta Jusionyte, cette fusion n’est pas une illusion. Chaque jour, dans son atelier, sous les yeux de sa tribu, elle s’adonne à l’acte créateur – l’acte d’amour – pour manifester sa puissance d’exister en tant que femme, mère, rêveuse, et être humain parmi les êtres vivants ou imaginés.

Anne-Laure Peressin juin 2018

Les peintures lumineuses et chargées de Ruta Jusionyte

Ruta Jusionyte aborde la peinture en conquérante. Elle fonce. Elle tranche l’univers au scalpel aigu de ses couleurs vibrantes et décalées. Ses vives peintures sont autant de vitraux sidérants, chargés de puissance et d’impact. Elle ose l’implacable célébration des pigments les plus acides. La tension des couleurs, comme lavées par le temps, est poussée à l’extrême, et chaque peinture secoue l’édifice. Fascinante contagion chromatique.

Ruta crée à vif. Elle désaveugle. Elle invente à cru un prodigieux magma chromatique âpre et décalé. Et quelle scénographie éclairante de la communauté humaine ! Le drame, le jeu et la fête coexistent. Les vibrantes créatures de Ruta, en flagrants délices vitaux, échappent à toute convention. Elles scrutent l’autre de l’autre en chacune, et les regards sont incroyablement chargés. Elles ont un air de famille archaïque, un air d’humanité partagée, et même une forme éclatée et plurielle d’immense autoportrait. Ces êtres peints en jubilation graphique, un rien barbare, existent en formidable intensité. Ils se livrent entièrement à leur destin. Déshabillés de tous les dehors, sous des dehors rassurants et quotidiens, ils, se moquent des attendus de l’art, comme de l’ordinaire vie sociale. Et quelque chose de vaguement interdit sidère ces réunions tendues, ces rassemblements éphémères, surgissants et festifs.

L’espace n’absorbe pas les personnages, il les sacre. Ruta sait garder intactes les forces vives des énergies indomptées de la vie. Ainsi ses émouvantes créations sont toujours habitées d’animalité latente. Elles incarnent la tribu rassemblée des humains. Elles sont possédées du dedans, et leurs apparences déchirent l’étendue. Cet art lumineux exulte de santé sauvage, et d’immense poids de vie dévorante. La tâche, parfois, accidente l’étendue, et l’étendue vacille.

Trouble insidieux d’un art envoûté.

Christian Noorbergen Critique d’art

 

 

Ruta Jusionyte

ARTS 

« La belle et les bêtes »

 

Ruta Jusionyte

 
 

Sitôt que l’on pose le regard sur les sculptures de Ruta Jusionyte, on éprouve une irrépressible envie de les posséder. On pressent, en une sorte de fulgurance, que l’on ne se lassera jamais d’embrasser l’harmonie de ces formes réconciliées, la beauté de ces créatures tendres et attachantes, l’apaisement qui émane de ces œuvres. Voilà une jeune sculptrice qui s’interroge sur les nouveaux rapports humains par le biais de la métaphore et du symbole. Pour Ruta, la femme reste la femme « dans son corps simple de femme » et l’homme s’habille « des corps divers de la bestialité ». Cela donne des élans, des lapins, des ours et même un Minotaure. Chaque animal symbolisant, bien sûr, une force ou une vertu. Pour explorer ce nouvel ordre amoureux entre l’homme et la femme, cette artiste d’origine lituanienne joue sur les contrastes. Eloignement et rapprochement, lien et distance, mouvement et repos. Où il est question dans l’exposition « La Belle et la Bête », des liens étranges et fascinants entre la Belle et la Bête, de l’amour non partagé, du drame et de la fête, de la vie dévorante, de l’absurdité de la surconsommation, du rouleau compresseur de la standardisation… Mais aussi de l’amour sensuel. Comment ne pas fondre, en effet, devant cette sculpture « L’élan et la fille », parfaite métaphore du couple amoureux ? Quoi de plus émouvant que cette tendre proximité, ce baiser du corps, jambes entremêlées, chairs soudées, cette étreinte quasi spirituelle d’un élan vers une femme ?

Du 9 au 12 juin 2016, on pourra admirer les œuvres de Ruta Jusionyte, à Vilnus, dans son pays d’origine, à la foire d’art contemporain « Art Vilnus 2016 ». Un rendez-vous à ne pas manquer !

 

 

Ruta Jusionyte, quels sont les sujets de vos peintures et de vos sculptures ?

Les sujets principaux de mes peintures et sculptures sont basés sur une représentation du corps humain, de la femme et de ses états; les relations entre l’homme et la femme; la question du couple mais aussi celle des enfants, la place de l’enfant à la périphérie de la famille. C’est aussi la représentation d’un corps de femme à travers les yeux d’une femme qui la peint ou la sculpte, un corps de femme qui est mère ou amoureuse, chef d’entreprise, artiste, réalisatrice. C’est enfin une représentation des couples, le rapport de la femme à l’homme avec toutes les questions de parité, d’égalité. C’est un témoignage mais c’est aussi l’observation de la situation actuelle de l’homme et de la femme, leur place dans le couple, dans la famille, comment celle-ci est différente dans le monde actuel, avec les familles recomposées, les questions que l’on se pose en France sur la femme, femme multiple, femme qui travaille, qui est mère et en même temps amoureuse. J’ironise aussi sur la mentalité des hommes en constatant que les codes archaïques n’ont pas tant changé puisque « l’homme macho » surgit encore par moments dans le couple. Enfin, j’aborde le thème de la femme, celle qui autrefois  » se sacrifiait », qui est autorisée aujourd’hui à gagner plus que l’homme, à être chef d’entreprise, à être audacieuse ou à travailler tout simplement, et en même temps à être une bonne mère, une bonne épouse. Fini le temps où l’on disait que la femme a sacrifié sa famille pour sa carrière ! C’est cet équilibre entre la nouvelle femme et le nouvel homme que je questionne dans la sculpture et la peinture.

 

Vous abordez la sculpture très différemment de la peinture. On a l’impression que ce n’est pas la même femme qui sculpte et celle qui peint. Etes-vous une autre femme quand vous sculptez ?

Je suis issue d’une famille cultivée, intellectuelle lituanienne. D’artistes, de peintres, de sculpteurs et il était naturel pour moi de suivre cette voie artistique sans trop rencontrer de barrières entre les différents arts, peinture, sculpture, car j’étais formée pour les deux. La différence entre la sculpture et la peinture, c’est que la peinture appelle à travailler la lumière (dans la manière « coloriste » le travail de la lumière se fait à travers la superposition des couleurs complémentaires). Dans la sculpture, c’est la ligne et l’ombre. La lumière arrive elle-même à se poser sur la sculpture. D’où la différence dans le traitement des deux et l’importance de traiter les deux. Mais les traits du dessin, le caractère des visages que je dessine dans la peinture et la sculpture sont les mêmes. Ce sont les mêmes pommettes, les mêmes courbes de nez, les mêmes cous, les mêmes mâchoires, les mêmes formes de crânes, de têtes. Alors, oui, ils ne sont pas traités dans la même matière mais c’est le même trait qui les dessine. Quant à la peinture, le sujet est plus explicite. La toile permet plus. Je peux réunir plus de monde autour d’une même table. Je peux laisser la nature venir s’approcher ou se confondre avec l’espace intérieur de l’homme de la ville. C’est peut-être une menace mais c’est en même temps l’envie de faire revenir l’homme à la nature, lui qui s’est détaché d’elle et qui s’aperçoit qu’elle lui est nécessaire.

 

 Pour la sculpture, quelles matières affectionnez-vous ? La terre ? La terre, c’est vos racines, votre terre ? Vous êtes-vous essayée à d’autres matériaux ?

La terre cuite, terra cota, ne doit pas être confondue avec la terre agricole, nationale, nostalgique. Comme le châssis enduit et en lin. Le lin est une matière, une plante, un tissu… Comme le coton. La terre cuite, c’est la matière première de la sculpture, comme le châssis est le support de base pour la peinture. Mais les ingrédients principaux de ma sculpture sont surtout les sentiments !

La belle et la bęte

La belle et la bête

Abordons maintenant la sculpture. Et plus précisément le thème de votre exposition « La Belle et la Bête ». C’est la première fois que je vois un sculpteur traiter l’animal à l’égal de l’homme. A croire que l’homme est un animal…

La bestialité est un choix, une représentation voulue. A travers le symbole et la métaphore, je représente l’homme. Etant une artiste féminine qui crée, je choisis de travailler sur les diverses représentations de l’homme à travers l’animal et je laisse la femme dans son corps simple de femme. C’est à travers les yeux de la femme que j’essaie de comprendre l’homme. En lui donnant les corps divers de la bestialité, j’excentre le caractère. Le lion, c’est la force, l’ours aussi. L’ours c’est aussi le roi des forêts dans les représentations païennes d’Europe. Le lapin c’est le symbole du désir. Désirer quelqu’un, se faire désirer, courir en désirant rattraper le temps. Grandir, comprendre mais aussi vouloir consommer. « Combler le vide » dans cette société qui s’est habituée à la consommation, à l’accélération, à l’immédiat, au rapide. J’essaye donc de dire qu’il y a plusieurs manières de voir les personnages symboliques dans les sculptures et les peintures.

 

Pour vous, que représente la « Bête » dans « La Belle et la Bête » ?

La Bête, c’est un homme très complexe. C’est un homme laid, qui à travers ses malheurs est devenu comme ça. On a presque oublié de trouver en lui une bonté pour laquelle il serait aimé. La Bête manifeste un certain détachement face à la richesse. Ce détachement d’ailleurs jouera un rôle important dans les explications de la morale humaine face aux frères et à la famille de la Belle, lesquels sont avides mais aussi désespérés. Leur situation financière est grave, ils se trouvent dépossédés. On dit qu’il est plus difficile de perdre quand on a beaucoup eu que de perdre quand on a eu peu. Là se pose tout un faisceau de questions sans réponse autour de la morale et de l’éthique. Des questions concernant le rapport que la Belle entretient avec sa famille. Elle incarne le « sacrifice » de la famille. Elle est la cause de la mort de sa mère, qui est morte en accouchant d’elle, (son père ayant perdu sa femme lors la naissance de l’enfant, va rendre l’enfant coupable de « tous les malheurs de la famille »). La Belle est ainsi accusée au coeur de sa propre famille. Elle porte cette culpabilité inconsciente et est prédisposée à se sacrifier et à sauver sa famille pour réparer « sa faute ». Elle va donc « payer » pour la famille en se sacrifiant. Les deux personnages de la Belle et la Bête sont très intéressants à analyser. Je les trouve très actuels. Et il me plait de les comprendre…

 

Ruta, votre sculpture n’est jamais artificielle, narcissique ou complaisante… Vous sculptez des êtres très tendres, très touchants, d’une grande beauté. La beauté est-ce votre réponse à la laideur ?

Je ne travaille pas pour résoudre « mes problèmes ». La matière de mon travail, c’est l’humain. C’est pour lui que je crée, pas pour « résoudre » des questions narcissiques ou personnelles. Quant à la beauté, votre question, bien formulée, donne la réponse !

 

Enfin, quels sont vos maîtres en matière de peinture et de sculpture ?

Pour la peinture, mes artistes de référence sont les peintres Emil Nolde et Paula Modersohn-Becker. Et pour les sculpteurs, Germaine Richier et Marino Marini.

Texte peinture 

TEXTE PEINTURE RUTA JUSIONYTE

 

Chez Ruta Jusionyte, la peinture n’est pas un caprice de sculptrice, une parenthèse, une expérimentation. Pour cette artiste lituanienne, venant d’une illustre famille de peintres, la peinture a sans doute fait partie de ses pratiques artistiques originelles. Elle en fut détournée un temps, par des choix de contournement se justifiant par la probable difficulté de s’imposer pour « prendre la relève ». En tant que peintre. Et en tant que femme. Mais Ruta Jusionyte, nous le savons, est une femme et une artiste libre, qui a lutté et lutte encore pour sa liberté. Alors aujourd’hui, en parallèle de sa pratique sculpturale qu’elle poursuit, et qui elle-même connaît un tournant sensible (moins « expressionniste », plus solaire), la peinture devient enfin pour elle un médium à part entière.

Sans en être stylistiquement proche, Ruta Jusionyte aime à se référer au jeune artiste berlinois Joans Burgert. C’est qu’il y a en effet chez elle quelque évidente proximité avec une certaine école allemande contemporaine, dans cette atmosphère d’étrangeté post-expressionniste (cohérente dans sa filiation avec sa sculpture) à l’aura romantique. On pense aussi à certaines peintures de Markus Lupertz ou de Neo Rauch, notamment dans sa palette mais aussi dans le traitement des scènes, étranges et familières à la fois, comme un rêve. Ce n’est sans doute pas un hasard si la peinture de Jusionyte incite à cette parenté avec la peinture allemande, dont nous savons quel parfum de liberté elle exhale au regard de son histoire, et que Ruta Jusionyte incarne aussi à sa manière. Dans son œuvre peinte, subsiste cependant, de son propre aveu, quelque échos « académiques », cherchant à faire le lien entre son passé à Vilnius, son histoire familiale, et ce présent bâti en France, à la force de son talent.

En regardant ses peintures, ses personnages éminemment présents, physiquement présents, « êtres-là » (« Dasein ») pour reprendre une certaine terminologie heideggérienne, on a le sentiment qu’au-delà d’une narration trop voilée pour être dite se joue et persiste la question du mystère, ce « silence de la figure » dont parlait Rilke dans « Bildnis », un poème de 1900 : « Je suis une image. / Ne me demandez pas de parler", manifestant ainsi l’impuissance du langage ordinaire à dire le monde. Car la figure, chez Ruta Jusionyte, reste, comme dans sa sculpture une préoccupation fondamentale. Le plan accompagne toujours la figure, qui est centrale dans la représentation et dans la composition. Ce souci de la figure se situe peut-être dans cet entre-deux défini par Jean-François Lyotard comme « figural ».*Un travail de représentation qui ne se veut jamais unilatéralement figuratif, qui « n’a pas de modèle à représenter », pour reprendre les mots de Deleuze à propos de Bacon**, qui s’émancipe d’une logique mimétique, cherchant au-delà, ou en-deçà quelque chose comme une sensation vitaliste, l’intensité de la présence. «Toute la matière », dit encore Deleuze, « devient expressive» dès lors qu’est capté non un corps « composé d’organes » mais un flux vital, la dynamique des forces en jeu dans le vivant en devenir. La peinture de Ruta Jusionyte s’inscrit au creux d’une réflexion et d’une sensibilité profondément « existentielle », à laquelle se superpose parfois, lui donnant une épaisseur presque métaphysique, l’évocation d’un monde fantasmatique, animaux et chimères, nous renvoyant aussi aux profondeurs d’une culture enfouie qu’elle porte encore en elle.

 

Marie Deparis-Yafil                                          

Paris, Octobre 2013

 

*Jean-François Lyotard – Discours, Figure – Ed Klincksieck, 1971

**Gilles Deleuze - Francis Bacon. Logique de la sensation - Paris, Éditions de la Différence, 1981

Texte sculpture

 


L’œuvre que Ruta Jusionyte développe depuis plus de dix ans maintenant est reconnue pour sa qualité expressive, la classant dans le large courant de l’expressionisme.

Aujourd’hui, avec une nouvelle production de sculptures et de dessins, elle opère un virage, d&